Chronique de Mustapha Jmahri : Lire El Jadida comme un récit vivant

Pour l’anthropologue américain Clifford Geertz (1926-2006), principal théoricien de la méthode de la description épaisse (thick description), qui a concrètement appliqué sa méthode au Maroc à travers l’étude de la ville de Séfrou, comprendre une société revient à « lire sa culture par-dessus l’épaule de ses habitants », à la manière d’un manuscrit. C’est dans cette posture d’écoute, attentive aux récits oraux, que j’essaie de structurer mon travail sur la région des Doukkala. À travers Les Cahiers d’El Jadida, mon projet est de faire de l’ancienne Mazagan un récit vivant.
Cette démarche méthodologique a précisément été au cœur de mes récentes rencontres, à l’Institut Français d’El Jadida (2025 et 2026), avec des groupes de futurs architectes marocains et français. Ces échanges enrichissants m’ont permis de présenter mon expérience de la recherche locale et ses difficultés, en leur montrant comment l’espace bâti s’articule avec la mémoire humaine. Mon travail de terrain s’est bâti, sur plus de trois décennies, autour d’une conviction profonde : la richesse culturelle d’une région passe par la transmission de son récit commun. En lançant la collection Les Cahiers d’El Jadida en 1993, mon ambition initiale était de combler un vide criant dans la recherche sur l’ancienne Mazagan et la région des Doukkala, un projet de longue haleine qui a reçu, dès ses balbutiements, le soutien d’intellectuels éminents tels qu’Abdelkébir Khatibi, Guy Martinet et Nelcya Delanoë.
Ce projet mémoriel s’est d’emblée voulu inclusif, ce qui a dicté le choix de la langue d’écriture. L’utilisation de la langue française a été une décision réfléchie pour élargir au maximum mon lectorat et assurer la pérennité de mon aventure éditoriale. Il s’agissait de toucher non seulement les Marocains lettrés en français, mais aussi les Marocains de confession juive, les Européens, anciens résidents de Mazagan ou non, ainsi que leurs descendants, sans oublier les chercheurs et universitaires nationaux ou internationaux qui se penchent sur l’histoire de notre région. Cet élargissement du public était indispensable pour pouvoir financer, par mes propres moyens et de manière totalement indépendante, l’ensemble de ce projet éditorial et bénévole.

Chercheur dans l’action
Pour le chercheur dans l’action, le travail de terrain n’est pas un choix secondaire, mais une exigence scientifique. Il y a là une urgence mémorielle : recueillir et sauvegarder ces précieuses données de terrain avant qu’elles ne disparaissent. En effet, l’accès aux archives administratives locales s’avère souvent problématique, lacunaire ou indisponible. Face à ces impasses documentaires, le terrain devient le laboratoire principal du chercheur. C’est là que se noue le cœur de la démarche : la micro-histoire. Ce courant historiographique – cher à l’École des Annales et à l’amie historienne Nelcya Delanoë – permet d’éclairer l’histoire nationale et internationale par le prisme du local.
L’importance de ces études locales et monographiques réside dans leur capacité à démontrer à quel point l’exploration d’un microcosme peut éclairer des zones d’ombre majeures et apporter des éléments de réponses à des questions historiques restées en suspens. L’analyse d’une situation locale vécue vaut parfois toutes les théories globales.
À titre d’exemple, mon ouvrage consacré aux trajectoires des femmes d’El Jadida entre 1949 et 1969 a mis en lumière un fait marquant : la jeune fille marocaine citadine de l’Indépendance était particulièrement vigilante et attentive aux grands débats nationaux de son époque. Loin d’être en marge des dynamiques politiques et sociétales, ces jeunes femmes s’inscrivaient pleinement dans l’éveil citoyen du Maroc moderne. Chose surprenante, elles faisaient clairement la distinction entre le Protectorat en tant que système répressif et le Protectorat en tant que vecteur d’enseignement et de modernité (école, cinéma, théâtre, sport scolaire et autres activités).
De même, mes investigations dans les archives consulaires m’ont permis de reconstituer la vie complexe, influente et profondément imbriquée des consuls-négociants dans le tissu de la ville. Ces documents dévoilent l’étendue de leur pouvoir financier et la manière dont les puissances européennes étendaient leur influence dans notre pays dès la moitié du XIXe siècle. Cette expansion était telle qu’une étude de cas révèle qu’un consul belge s’était tout simplement approprié la citerne portugaise, un bien patrimonial pourtant public.
En sciences sociales, l’individu doit être replacé au centre de l’action, une exigence qui fait écho aux travaux de Pierre Bourdieu sur la place des gens ordinaires dans les réalités du quotidien. La recherche de terrain inclut également l’histoire orale (Oral History), théorisée par des figures comme Paul Thompson ou Alessandro Portelli. L’entretien n’est pas une simple collecte passive de données, mais une élaboration partagée du récit.

Historien de la proximité
Au contact d’autres universitaires marocains et étrangers, ma démarche s’est affinée avec le temps. Le but : maîtriser au fur et à mesure mes outils de recherche et d’entretien. Les années m’ont ainsi apporté un cumul précieux de connaissances et d’expériences, une grille de lecture approfondie qui m’a grandement aidé par la suite pour décrypter des récits de plus en plus variés
Mes interlocuteurs, témoins directs de l’histoire contemporaine de la ville, n’avaient pour la plupart jamais eu l’intention d’écrire leur propre récit. Recueillir leur parole permet de dévoiler des témoignages inédits. Ceux-ci éclairent d’un jour nouveau les représentations que nous pouvions avoir du passé de la cité, de ses anciennes dynamiques portuaires ou de ses relations intercommunautaires.
La récolte de ces témoignages offre une mine documentaire d’une richesse insoupçonnée. On y trouve des détails techniques, des confidences, des souvenirs précis, des dates oubliées, des coutumes locales et la cartographie des liens humains qui unissaient les communautés marocaine, juive, française anglaise, suisse ou portugaise. Au-delà de la donnée brute, ces récits transmettent une poésie de la mémoire. Les témoignages sont livrés avec une générosité qui humanisent la science historique. C’est cette authenticité qui nous aide à obtenir du terroir une connaissance de plus en plus fine.
La relation au territoire englobe également les étrangers attachés à la ville. Il est remarquable de constater à quel point tous ceux qui sont nés ou ont grandi au Maroc ont gardé la nostalgie profonde de leurs racines tout au long de leur vie, mais aussi beaucoup d’affection pour cette cité et ses habitants. Comme l’ont exprimé plusieurs de mes témoins venus d’ailleurs, ils n’ont jamais oublié leur vie marocaine et s’attachent encore aujourd’hui à transmettre cet amour à leurs enfants.
Ce que j’observe à El Jadida n’est pas un cas isolé, mais un phénomène plutôt mondial : dans tous les pays, on constate ce besoin accru d’histoire de proximité. La période contemporaine, mouvante et incertaine, est souvent traversée par le doute. Face à ces défis, la micro-histoire rassemble et enrichit la grande histoire. À travers la publication de trente ouvrages au sein des Cahiers d’El Jadida, j’essaie de bâtir un pont entre les générations. Mon objectif est d’inviter le public à lire sa ville comme un récit vivant où chaque voix compte.

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