J’avais depuis longtemps à cœur de consacrer quelques lignes à l’ami Mohammed Zine. Depuis sa disparition il y a quelques années, son souvenir reste vif, tant par nos années de collaboration que par notre parcours commun en tant qu’administrateurs, dans les années 1980, parmi les quatre plus anciens de l’Office Agricole d’El Jadida.
Mohammed Zine appartenait à cette catégorie rare d’administrateurs profondément versés dans la culture. Après avoir débuté comme adjoint technique à l’Office du Gharb au tout début des années 70, il rejoint les Doukkala où il poursuit avec détermination son ascension intellectuelle. En parallèle de ses fonctions, il obtient son baccalauréat, puis entama des études de langue française à la Faculté des Lettres d’El Jadida. Son parcours a culminé à Rabat, où il se spécialisa à l’École des Sciences de l’Information (ESI).
Alors qu’ils étaient quatre lauréats de cette école à exercer au sein du même établissement, lui seul milita pour mettre son savoir au profit de la création du premier centre de documentation et d’archives de l’Office.
Son ambition trouva, au départ, un écho favorable auprès du directeur de l’époque, A.T. Ce dernier, avant son départ pour Rabat, avait intégré la création d’une grande salle de documentation au rez-de-chaussée dans le plan d’extension de l’établissement. Ce fut le premier jalon d’un projet structurant pour la mémoire institutionnelle de l’établissement
Après le départ dudit responsable, Zine entama avec ferveur son travail de documentaliste-archiviste. Cependant, l’arrivée d’une nouvelle direction marqua pour lui le début d’une période d’épreuves. En concertation avec ses collègues, les quatre anciens administrateurs sollicitèrent une entrevue auprès du nouveau directeur. Au cours de cet entretien, notre ami demanda les outils indispensables à l’exercice de sa mission : photocopieuse, relieuse et matériel informatique. Le directeur, pour une raison méconnue, n’accéda pas à sa requête, rétorquant qu’il souhaitait d’abord juger le travail accompli avant d’en fournir les moyens. La réplique de Zine fut immédiate et resta célèbre dans les mémoires des anciens administrateurs ; il lui répondit par un dicton doukkali dont le sens est sans appel : « L’artisan n’est rien sans ses outils » (lemaalem houa douzane).
Malgré l’incompréhension, Zine réussit à poursuivre sa tâche avec les moyens du bord. Mais le coup de grâce survint, quatre ans plus tard, avec la nomination d’un troisième responsable. Celui-ci ne s’encombra pas de détours : il ordonna le déménagement du centre de documentation et d’archives vers une annexe lointaine. Le spectacle fut désolant, un tracteur-remorque fut mobilisé pour charger pêle-mêle tout ce que contenait la salle de documentation et l’expédier à l’autre bout de la ville.
La question se posa : Qui, dorénavant, parmi le personnel du siège, ferait désormais le déplacement d’un lieu à l’autre de la ville pour consulter un Bulletin officiel ou une archive ? C’est dans ce contexte que cet ami prit sa retraite. En réfléchissant à cette situation que j’ai suivie de près, je peux affirmer que certains gestionnaires peuvent être la cause directe de l’effacement de la mémoire d’un établissement.
Ce climat délétère, des années 1990, ne touchait pas Zine isolément. Il s’inscrivait dans une période de tensions où trois autres anciens administrateurs chevronnés ont dû mener un combat quotidien. Pour avoir défendu avec force le respect des spécialités, la rigueur administrative et la valeur de l’expérience acquise, ces cadres ont dû affronter l’hostilité de leur hiérarchie. Ces années furent ainsi marquées par une sourde opposition avec une vision techniciste qui refusait de reconnaître la juste valeur des hommes de métier.
Dans mon étude intitulée « Le crépuscule des ORMVA », publiée le 30 décembre 2024 sur Hespress, j’analysais ce virage techniciste et cette bureaucratisation croissante. J’y soulignais notamment comment cette vision a porté préjudice, à cette époque, à de nombreux administrateurs de grande valeur.
Jmahrim()yahoo.fr
Légende photo : avec feu Mohammed Zine dans la province de Ouarzazate dans les années 1990
