Youcef BOUCHARI
Enseignant à Béni Mellal
À l’occasion de la rencontre littéraire organisée le jeudi 11 juin 2026 au complexe culturel Les Grands Arbres de Béni Mellal, le chercheur Youcef Bouchari, qui assurait la modération de la séance, a présenté sa lecture critique du recueil de nouvelles « Sur la route de Mazagan » de Mustapha Jmahri devant une assistance captive. En voici le texte integral :
Aimable communauté lectrice, vous n’êtes pas sans savoir que Mustapha Jmahri fait partie de ces écrivains bilingues qui ont su habilement profiter de l’écosystème linguistique varié de notre pays dans les années 1960-70. Par-là, on fait allusion à la riche diglossie qui caractérise notre société et qui se manifeste dans l’usage de l’arabe, de l’amazigh mais aussi du français. C’est dans cette optique, que cet écrivain a su répondre à « l’appel du livre » ; nous avons affaire donc, à un auteur qui sait mobiliser les pouvoirs de la langue afin de permettre une écriture simple et remarquablement fluide.
Nous sommes, dès les premières lignes, transportés, soumis, obtempérés aux charmes d’une langue apprivoisée et taillée à nos besoins et à cette curiosité culturelle viscérale et ancestrale qui nous exhorte davantage au Savoir et à la compréhension du monde.
Il s’agit au fait, d’une écriture « à vocation moderne », qui n’impose aucunement le point de vue de l’écrivain dans une sorte de vision unique et unilatérale ; elle est plutôt confectionnée à l’horizontale, ce qui fait de son texte un univers ouvert à la réflexion libre et un espace favorable à l’exercice de « l’art de l’interprétation ».
C’est dans cette perspective que le lecteur se trouve acculé à une œuvre chargée d’une épaisse couche de sens, régulée autant par une « tensivité » profonde, qu’émaillée par une « affectivité » dense. Ce sont, à notre sens, les modalités centrales qui structurent la syntaxe narrative de son recueil, chose qui permet par ailleurs, de donner lieu à un univers fictif pluriel et multidimensionnel.
Dans son œuvre, Si Mustapha ne ménage aucun effort à traduire le réel dans la fiction, le récit dans l’Histoire, la mémoire individuelle dans la mémoire collective, ce sont à notre sens les topoi qui caractérisent son écriture en l’insérant dans une mixité autant exquise que raffinée, autant réflexive que constructive du sens.
En outre, Mustapha Jmahri tâche de mobiliser, les voix de protagonistes issues de différents milieux sociaux, à l’image de Nazik la poétesse, Rahim le banquier, Michelle Leroy, fille du directeur de société, l’élégant inconnu à la recherche d’un amour perdu, ou de Rezki le pauvre prolétaire, Ouadoudi le technicien. Ce paysage polyphonique couronne de façon si singulière l’espace énonciatif du texte.
Le lecteur doit aussi savoir que Mustapha Jmahri fait partie également de ces écrivains qui favorisent le sens du partage, afin de nous impliquer dans le parcours du sens, de nous transporter vers l’horizon infini des significations ; il s’agit, nous semble-t-il, de nous engager en tant que sujets libres à la construction du sens, chacun à sa manière.
Devant ce fait accompli, il nous insère dans des situations aussi « tensives » qu’« affectives » non pas pour nous enivrer par le fantastique de son récit ou pour nous émerveiller par la beauté de son style ou la pertinence du choix de ses mots, mais plutôt à dessein de nous exhorter à prendre une part de responsabilité dans la construction du sens. Bref, il s’agit d’un texte qui nous initie à « l’art de l’interprétation ».
À ce propos, nous estimons que le recueil « Sur la route de Mazagan » dédie aux lecteurs avisés une vaste surface à la réflexion. Pour autant, il recourt à la construction subtile du suspense pour répondre à la question, sauf que ce procédé narratif révèle, à notre sens, un autre aspect majeur qui caractérise son écriture : nous entendons par là, la dimension cinématographique qui fait éruption dans son écriture.
En effet, au cours de notre lecture, ce constat se concrétise, au fur et à mesure il prend de l’envergure, ipso facto nous avons eu le plaisir d’apercevoir que l’intermédialité dans l’œuvre de Mustapha Jmahri ne consiste pas uniquement à citer ou à exploiter quelques formes artistiques pour meubler son texte.
Cette intermédialité s’opère en tant que pratique, en tant qu’acte performatif, en tant qu’habitude positive qui permet la production du sens mais aussi la structuration du texte par un ensemble de contrepoints, de scènes, de photos, de plans et de tableaux dans un mixage artistique et poétique si exquis.
En définitive, si nous considérons cet auteur en tant qu’un orfèvre de l’écriture, c’est qu’il manipule sa plume avec autant de rigueur et avec autant de passion. Il faut se rendre compte que cette habileté ne dissimule pas son penchant pour le 7ᵉ art ; en effet, son don à l’écriture révèle en quelque sorte le talent d’un cinéaste qui fait bon usage de la caméra. Ipso facto, il dérange, il provoque, il ébranle ; il engendre pour ainsi dire, une trame narrative bien ficelée, il nous captive et nous tient immobiles dans les filets d’un suspense à couper le souffle, à l’image du grand maître du suspense Alfred Hitchcock.
Youcef BOUCHARI
