Mustapha Moubarik, la mémoire vive d’un héros sans images

Il est des trajectoires qui avancent sans bruit, mais dont l’empreinte traverse le temps avec une rare intensité. Celle du docteur Mustapha Moubarik appartient à cette lignée singulière : des vies façonnées par la passion, la discipline et une élégance discrète. Une existence à la croisée de deux univers, les terrains de sport et les salles de médecine, à une époque où le talent ne suffisait pas toujours à accéder à la lumière.
Au milieu des années 60, le Maroc évolue à un rythme apaisé, presque contemplatif. La télévision est encore peu répandue, le transistor reste un luxe, et les exploits sportifs vivent surtout dans les récits vibrants de ceux qui les ont vus. C’est dans ce contexte que se distingue un jeune athlète à la foulée fulgurante. Sur la pelouse comme sur la piste, Mustapha Moubarik ne court pas, il survole. Ses accélérations laissent adversaires et spectateurs suspendus à ses gestes.
L’année 1966 marque un premier tournant. Sous les couleurs du lycée Mohammed V de Casablanca, il remporte, aux côtés de Maâroufi et Bouâtra, le championnat du Maroc scolaire de football à sept. Quelques semaines plus tard, à Rabat, il bouscule la hiérarchie en tenant tête au champion national du 100 mètres, franchissant la ligne à égalité dans une course aussi inattendue que spectaculaire. Deux disciplines, une même aisance, et déjà les signes d’un destin hors norme.
C’est toutefois sous le maillot du Difaâ que son nom commence à résonner avec force. Lors d’un match barrage décisif face au Youssoufia de Rabat pour l’accession en première division, Moubarik inscrit un but entré dans la mémoire orale du football marocain : une reprise limpide des vingt mètres, instinctive, presque irréelle. Des années plus tard, son coéquipier Abdellatif Chiadmi la décrira comme le plus beau but qu’il ait jamais vu. Le Difaâ s’impose 3-0 ce jour-là, mais au-delà du score, c’est une signature qui s’inscrit durablement dans les esprits.
L’ascension se confirme en juillet de la même année avec une convocation en équipe nationale pour un déplacement à Tripoli, dans le cadre d’un championnat arabe. Aux côtés de Chiadmi et Maâroufi, il forme un trio redoutable qui contribue à la conquête du trophée, au terme d’une finale mémorable remportée face à l’Irak (2-1). Tout semble alors réuni pour une carrière sportive de premier plan.
Et pourtant, au moment où les projecteurs commencent à se braquer sur lui, un autre choix s’impose. En 1967, avec une lucidité rare, Moubarik décide de réorienter son destin. Sans renier le football, mais guidé par une exigence intérieure plus profonde, il se consacre pleinement à ses études. Baccalauréat en candidat libre, puis faculté de médecine à Rabat : un virage exigeant, presque abrupt, qui l’éloignera progressivement des terrains pour embrasser sa vocation médicale.
Les années passent, mais la rigueur demeure. Aujourd’hui encore, à 81 ans, le docteur Moubarik est en exercice. Le geste médical a remplacé la course, mais la précision, l’endurance et l’engagement restent intacts. Il incarne cette génération capable de concilier excellence sportive et réussite académique, sans jamais céder à la facilité.
Reste une forme d’injustice douce, presque mélancolique : celle d’un talent né trop tôt, dans un temps où les exploits ne se filmaient pas, où les gestes d’exception ne survivaient que dans la mémoire des témoins. Pas d’images pour immortaliser ses accélérations, pas d’archives pour figer ses buts. Seulement des souvenirs, transmis de voix en voix, comme un héritage fragile mais précieux. Moubarik appartient à cette noblesse discrète : celle des héros sans images.
Lui n’en exprime aucune amertume. Seulement une fidélité intacte au football, à ses valeurs et à son émotion brute. Comme beaucoup de sa génération, il continue de regarder vers les tribunes, en quête de cette ferveur partagée, de ce lien invisible entre le joueur et le public, de cet élan du cœur qui ne s’éteint jamais.
Car au fond, le parcours de Mustapha Moubarik dépasse le cadre du sport ou de la médecine. C’est celui d’un homme qui a traversé son époque avec constance, dignité et humilité. Un homme qui courait plus vite que les autres, certes… mais qui, surtout, a su aller plus loin.
Abdellah Hanbali

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