Lors d’une escapade ramadanesque dans la région de Boulaouane, le dimanche 8 mars 2026, à l’invitation du professeur Jilali Sajai – auteur d’un ouvrage à paraître sur l’histoire locale de cet endroit – nous avons exploré un versant de la vallée de l’Oum Erbia, au niveau du douar Ouled Si Amara dit aussi douar Rmel. Celle-ci constitue une limite naturelle entre deux régions : les Doukkala à l’ouest et la Chaouia à l’est. Il s’agit d’un point stratégique majeur de cette vallée, historiquement placé sous le contrôle de la célèbre Kasbah de Boulaouane. Le site étudié se trouve sur la route Boulaouane-Aounates, à proximité de l’intersection de la route P3416 menant vers la kasbah.
Sur place, notre hôte nous a fait découvrir ce qui semble être un ancien chantier d’extraction de roches servant à la fabrication de meules. Il a ensuite attiré notre attention sur de nombreux coquillages jonchant le sol ou incrustés dans la terre. Habitant les lieux, notre témoin fait ce constat depuis une dizaine d’années ; pourtant, à sa connaissance, personne n’a encore documenté cette curiosité locale. Selon lui, cette présence témoigne de l’histoire géologique millénaire de la région, ces fossiles ayant été mis au jour par l’action conjuguée de l’érosion, du pâturage et du labour. Il affirme d’ailleurs n’avoir jamais observé de spécimens similaires ailleurs dans les environs de Boulaouane.
Le géosite de Boulaouane se compose de deux entités distinctes : un socle primaire essentiellement schisteux (schistes à paradoxides) d’âge cambrien moyen (513-501 Ma), surmonté en discordance par des conglomérats plio-quaternaires marins fossilifères. Ces dépôts, caractéristiques de la région des Doukkala, sont les vestiges d’une mer qui, il y a des millions d’années, pénétrait profondément dans les terres. Ces fossiles marins se sont déposés dans des couches de calcaires, marnes ou sable qui surmontent des conglomérats matérialisant l’érosion des reliefs avant ces dépôts marins.
De cet endroit s’offre une vue panoramique étendue sur la vallée large et relativement douce, typique des paysages disséqués de la Meseta. On distingue un terrain rocailleux et caillouteux, parsemé de végétation herbacée et de quelques blocs de pierre. Le regard porte ensuite vers une vallée ondulée.
L’aspect fragile du terrain s’explique par sa forte teneur en marnes des couches calcaires inférieures. Ces mélanges de calcaire et d’argile sont caractéristiques des anciens dépôts marins ; d’ailleurs, le second nom du village, douar Rmel (« le douar du sable »), témoigne de cette nature meuble du sol. À ces niveaux marneux succède une assise décimétrique, plus franchement calcaire, particulièrement riche en fossiles bivalves, entiers ou brisés issus de la dégradation de ces horizons marins. Comme l’illustrent les photos prises, l’ensemble sédimentaire de la base de la formation plio-quaternaire se présente sous la forme d’un petit conglomérat de base reposant sur le socle rocheux altéré, auquel succède un dépôt marin marno-calcaire fossilifère riche en fossiles d’huîtres dont la partie supérieure calcaire est plus résistante à l’érosion.
L’ensemble de ce paysage semi-aride de la Meseta marocaine est d’ailleurs ponctué par la présence de grandes masses rocheuses calcaires de taille pluri-métrique, témoins de la puissance des processus d’érosion associés à la structure géologique unique de ce site (roche calcaire dure sur des faciès plus sensibles à l’érosion). Il en résulte des blocs éboulés de calcaires plio-quaternaires, basculés sur les pentes érodées des formations paléozoïques.
L’ostrea ressemble à une huître sauvage, toute bosselée et rugueuse, car elle passait sa vie accrochée aux rochers. Le pecten, lui, ressemble à une coquille Saint-Jacques en forme d’éventail, avec des lignes régulières qui partent de sa base ; contrairement à l’huître, il pouvait se déplacer librement dans l’eau. Leur présence ici, si loin des côtes, nous rappelle qu’il y a plusieurs millions d’années, l’océan Atlantique recouvrait toute cette région. C’est le mouvement de la Terre et la baisse du niveau des eaux qui ont fini par transformer ces anciens fonds marins en plateaux terrestres.
La découverte de ces bivalves fossiles à Ouled Si Amara, restée dans l’ombre malgré l’intérêt historique majeur de la région de Boulaouane, soulève une question essentielle : pourquoi un tel gisement est-il demeuré ignoré de la littérature scientifique ? Cette méconnaissance semble résulter de la banalité locale de cette abondance, de l’enclavement des versants escarpés, et de la fragilité des sédiments. Cette curiosité géologique attend désormais une confirmation experte pour révéler une page inédite de l’histoire du bassin de l’Oum Erbia dans les Doukkala.
Jmahrim()yahoo.fr
Légende photo : Jilali Sajai montrant un fossile de mollusque bivalve à Boulaouane
Chronique de Mustapha Jmahri : Découverte de fossiles de mollusques à Ouled Si Amara à Boulaouane
