Le jour où Abdelkébir Khatibi me présenta « l’historien de la cité »

Mostafa Lemghari El-Hachlaf
Linguiste-chercheur

 L’écrivain Mustapha Jmahri ne cesse d’enrichir la mémoire de toute une ville et de tout un temps. Infatigable travailleur en sa qualité de chroniqueur, archiviste et documentaliste de la mémoire d’El Jadida et de sa Région – entre autres qualités dont je ne citerai, par réserve, que sa très grande modestie qui grandit l’homme –, il n’hésite pas à entreprendre les voyages les plus lointains pour aller à la rencontre des mémoires vivantes de cette ville. Tantôt à l'œuvre dans la rédaction, tantôt pour accomplir une formalité consulaire, il est, partout ailleurs, le véritable ambassadeur de notre cité. Je lui souhaite tout le succès qu’il mérite si généreusement.
En décembre 2006, la grande salle de l’Office de mise en valeur agricole des Doukkala à El Jadida vibrait d'une ferveur singulière lors d'un hommage mémorable rendu au romancier Driss Chraïbi. Parmi l’assistance, un autre géant de la pensée maghrébine suivait la cérémonie avec attention : le sociologue et philosophe Abdelkébir Khatibi. En m'approchant, je l'ai trouvé en pleine conversation avec Mustapha Jmahri. La photographie accompagnant ce témoignage en atteste fidèlement.
Si je puis me permettre un arrêt sur image, c'est à Si Jmahri que revient le mérite de cette première rencontre, devenue amitié depuis lors, avec Si Abdelkébir Khatibi. Notre entretien s'est déroulé sous le signe d'un intérêt profond, qui résidait davantage dans la rhétorique d’écoute du Maître que dans ma parole du disciple, le tout sous le regard attentif de Si Jmahri. Abdelkébir Khatibi, qui suivait déjà ses travaux sur El Jadida, me le présenta alors en ces termes : « Je te présente l'historien d'El Jadida. » 
 Ce geste généreux marquait la reconnaissance du grand sociologue envers ce chercheur et démontrait à quel point il appréciait ses écrits. En cette même année 2006 - il y a maintenant vingt ans - Mustapha Jmahri me téléphona un jour pour me signifier que Khatibi voulait me voir et c’est ainsi que j’ai pu rencontrer l’éminent sociologue pour discuter de mon projet intitulé « L’abécédaire de Khatibi ».
 En explorant la marginalité locale et la micro-histoire, en structurant rigoureusement ses recherches dans un cadre précis, celui des « Cahiers d’El Jadida », et en ciblant un lectorat déterminé, Mustapha Jmahri a concrétisé sur le terrain les méthodologies du sociologue jdidi. C’est d'ailleurs cette même rigueur textuelle que j’ai mise en lumière dans mes propres analyses de l'écriture khatibienne.
Pour connaître d'un peu plus près les travaux de Si Jmahri, Tarek Boubia – président de l’Association du Café littéraire – et moi-même avons organisé une rencontre-débat à l’occasion de la sortie de l’autobiographie de Jmahri « À l’ombre d’El Jadida », parue chez l’Harmattan en novembre 2012. Cette rencontre s'est tenue, en janvier 2013, au Café littéraire Face à la mer. Il s'agissait au départ de l'étage du café du même nom, idéalement situé sur le littoral d'El Jadida. Cet espace s'est transformé, en ces années-là, en un véritable rendez-vous culturel incontournable à El Jadida où se sont tenues de nombreuses rencontres, notamment avec Radouane Taouil, Saddouq Noureddine et bien d’autres.
 Face aux crises identitaires de notre époque, je m’arrête longuement, saisi d'admiration pour le regretté Khatibi qui portait si singulièrement le projet du Maghreb pluriel. Sa sociologie et son anthropologie explorent des concepts majeurs : la double critique, l'aimance, le dialangue et l’interculturel. Bref, tout ce qui touche à cet espace « inter », pourvu qu’il existe réellement. J’y ai toujours cru.
  Merci, Si Jmahri, de veiller avec tant de constance à ces rappels historiques et littéraires qui honorent notre cité, notre région et notre pays.

Légende photo : Abdelkébir Khatibi entouré de Mostafa El Hachlaf et de Mustapha Jmahri, à El Jadida en décembre 2006.

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