Chronique de Mustapha Jmahri : La véritable histoire de la Pâtisserie Royale d’El Jadida

En 1924, l’histoire de la pâtisserie-salon de thé La Royale commence sous l’impulsion d’Henry Gurney, un Anglais originaire de Penzance formé à l’hôtellerie en Suisse, et de son épouse italienne, Marie Gurney-Ferraro, rencontrée dans la région de Turin. Le couple choisit de s’installer à El Jadida, l’ancienne Mazagan, pour y ouvrir son commerce, sur la place Mohammed V, idéalement situé à proximité de l’ancien bureau de la CTM et juste en face du théâtre municipal. Cet emplacement stratégique transforme immédiatement le salon de thé en un point d’observation privilégié de l’animation urbaine. Durant l’entre-deux-guerres, l’élégance de l’établissement et le brassage culturel de ses fondateurs posent les bases d’une renommée qui traversera les générations.
Dans les années 1950, l’établissement entame un nouveau chapitre historique lorsque la gestion est reprise par Laurent Philippe, un jeune homme venu effectuer son service militaire à El Jadida. Ce dernier s’installe définitivement dans la ville après avoir épousé Stella Gurney, la fille des fondateurs, tandis que son ami de régiment, Monsieur Foucault, s’unit à la seconde sœur. Les précieux souvenirs de Christian Martinez et de son épouse Katherine – née Foucault -, chaleureusement partagés lors de nos retrouvailles à Rosas à l’occasion de l’assemblée des Anciens de Mazagan, ont grandement éclairé l’histoire intime de cette entreprise.
Sous la direction bienveillante de l’épouse du propriétaire – que les habitués appelaient affectueusement le « café de Madame Philippe » – La Royale devint un haut lieu de la sociabilité mazaganaise. Cette appellation populaire trouvait son origine dans l’investissement quotidien de cette enseignante. Comme le rappelle Jean-Pierre Guilabert, président de l’Amicale des anciens de Mazagan, cette dénomination s’explique par le fait qu’elle secondait activement son mari dans la gestion quotidienne du salon. Elle y consacrait tout son temps libre, en dehors de ses obligations officielles d’institutrice. Certains de ses anciens élèves, tel M’barek Bidaki, se souviennent encore d’elle, qu’ils l’aient connue sur les bancs de l’école primaire de la rue de la Résistance ou plus tard au collège M’hamed Rafy.


À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le salon commença à accueillir, aux côtés de la communauté européenne, des personnalités marocaines locales. Il commença également à être fréquenté par les grandes familles de la ville d’El Jadida à son âge d’or, durant les années 1960 et 1970. Concernant ce dernier point, on peut d’ailleurs consulter le témoignage de la poétesse Khatiba Moundib dans mon ouvrage « Témoignages de femmes d’El Jadida », publié en 2016. Le salon de thé s’imposait alors comme le passage obligé des goûters familiaux et le point de ralliement de la communauté, où se mêlaient rituels quotidiens et discussions animées.
Dans les années 1980, le salon devint un haut lieu de l’élite locale. Notables, responsables politiques, syndicalistes, élus et dirigeants sportifs s’y retrouvaient régulièrement. Autour de ses tables, ils traçaient des projets, échafaudaient des idées et discutaient passionnément des affaires municipales.
Puis vint le temps où la propriété de cet espace social fut transférée du citoyen français au repreneur marocain, avant que ne vienne le jour où il ferma définitivement ses portes pour des raisons d’urbanisme. Cette fermeture engloba également le bâtiment environnant, y compris le bureau de la CTM à sa gauche, le salon du coiffeur marocain Bensimon à sa droite, et le studio du photographe Abdallah Noussaïr, situé dans une impasse donnant sur la rue de Suez.
La réputation d’excellence de La Royale repose avant tout sur la transmission rigoureuse des grandes spécialités de la pâtisserie française, exécutées avec un savoir-faire. Les clients s’y pressaient pour savourer le mythique gâteau succès, les têtes de chocolat, les éclairs fondants et le traditionnel moka. Les mille-feuilles croustillantes de la maison incarnaient un rituel de gourmandise gravé dans la mémoire gustative de plusieurs générations.
Fille de Laurent Philippe, Dominique Guenard passe sa jeunesse à El Jadida (Mazagan), rythmée par l’ambiance de la pâtisserie familiale et par les séances de cinéma au Marhaba et au Dufour. Après sa scolarité à l’école primaire, elle intègre le lycée Ibn Khaldoun où elle décroche son baccalauréat en 1966. Elle s’installe ensuite en France pour ses études universitaires, tout en revenant régulièrement au Maroc pour ses vacances, jusqu’à son départ définitif à la fin de l’année 1973. Sa trajectoire prend alors une dimension internationale : elle travaille notamment pendant trente ans comme assistante de direction au siège mondial de Nestlé en Suisse, avant de prendre sa retraite dans le Sud de la France.
Bien que les récents projets d’urbanisme aient conduit à la fermeture du bâtiment historique d’origine, l’âme de cette institution n’a pas disparu du paysage de la ville. Le repreneur, Si Abdelkrim, qui avait pris la relève de la maison Philippe, a transféré, depuis quelques années, ce savoir-faire historique sur l’avenue M’hamed Rafy, au sein d’un nouvel établissement baptisé « Lylia ». Le salon de thé-pâtisserie « Lylia » assure la survie de cet héritage de renom, permettant aux anciens comme aux nouveaux visiteurs de goûter à l’histoire vivante d’El Jadida.
Jmahrim()yahoo.fr
Légende photo : Christian Martinez et son épouse Katherine Foucault racontent l’histoire de La Royale à Mustapha Jmahri (octobre 2025).

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