Lorsque le Mazagan Beach Resort s’est implanté à El Jadida, un rêve audacieux flottait dans l’air salin de l’Atlantique. Un rêve simple et grand à la fois : acheminer les touristes du complexe jusqu’à la Cité portugaise à bord d’un petit yacht, comme on remonte le fil de l’histoire par la mer, cette même mer qui a façonné la mémoire de la ville.
L’arrivée devait se faire par un portail maritime ouvrant directement sur le Mellah. Une entrée noble, presque cérémonielle, qui aurait permis aux visiteurs de pénétrer dans le cœur battant de la cité par la plus belle des portes : celle de son passé. Une immersion douce et solennelle, digne des Mille et Une Nuits, où chaque vague aurait murmuré un fragment de l’histoire millénaire d’El Jadida.
À quai, des calèches étaient censées prendre le relais, aprés une visite guidée de la cité portugaise. Elles devaient guider les visiteurs à travers un circuit finement pensé, épousant les ruelles, révélant les trésors cachés, racontant les pierres, les silences et les souvenirs. Un parcours conçu non seulement pour montrer la ville, mais pour la faire aimer. Pour créer ce lien rare entre un lieu et ceux qui le découvrent.
Mais ce yacht n’a jamais quitté le port.
Il est resté prisonnier des dossiers, des réunions stériles et des promesses sans lendemain. Un projet de plus, soigneusement rangé dans les tiroirs d’une administration experte en immobilisme et en occasions manquées.
Car entre la théorie et la pratique, il y a un monde.
Et dans notre monde à nous, les idées voyagent vite, mais les décisions restent à quai. Les visions s’écrivent à l’encre élégante, mais se diluent dès qu’il faut du courage, de la volonté et un minimum de sens des responsabilités.
El Jadida ne manque pas de projets. Elle manque d’hommes de poigne.
Elle manque de capitaines capables d’assumer la barre jusqu’au bout, au lieu de la lâcher au premier vent contraire. Trop de bras cassés se succèdent aux commandes, excellents pour inaugurer des intentions, incapables de mener le moindre projet à bon port.
Ainsi va la ville, riche de son histoire, pauvre de sa gestion.
Condamnée à contempler ce qu’elle aurait pu être, à rêver de yachts fantômes et de calèches imaginaires, pendant que son potentiel, lui, s’érode lentement comme ses remparts face à la mer.
Un jour peut-être, le yacht prendra enfin la mer.
Mais encore faudra-t-il trouver quelqu’un qui sache lire une carte, affronter les courants… et surtout, avoir le courage d’aller jusqu’au bout du voyage.
Abdellah Hanbali
