Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Mon premier contact direct avec la sociologue Fatema Mernissi (1940-2015) remonte à l'été 1990, à El Jadida. Elle était venue participer au colloque « Lectures dans la pensée de Khatibi », organisé par le conseil municipal de l'époque sous la présidence de Tahar El-Mesmoudi (ancien ministre). Cette première rencontre fut brève et simple, ne dépassant pas l'échange de salutations et quelques mots sur l'estime qu'elle avait exprimée, lors de la séance, envers son collègue Khatibi.
Par une heureuse coïncidence, j'ai participé en 1993 à l'atelier « Écriture et région », encadré par Abdelkébir Khatibi au siège de l'Association Doukkala, aux côtés du romancier français Claude Ollier. Par la suite, je me suis progressivement engagé dans l'écriture locale en m'appuyant sur les mécanismes de la recherche de terrain et les entretiens avec les acteurs concernés. Cette démarche m'a rapproché de la défunte, compte tenu de sa spécialité sociologique et de son intérêt pour ce type de recherches.
Malgré ses nombreuses occupations universitaires et scientifiques, au Maroc comme à l'étranger, elle suivait avec intérêt l'effort que je fournissais dans le cadre du projet « Les Cahiers d’El Jadida ». Elle s'est même particulièrement intéressée à certains numéros de la série, notamment celui consacré aux agriculteurs étrangers dans les Doukkala, préfacé par l'écrivain Fouad Laroui.
En 2014, lors de la parution de mon livre « El Jadida, destinées croisées », préfacé par le sociologue Mohamed Ennaji, j'ai reçu d'elle un courriel me demandant dans quelle librairie de Rabat elle pourrait en acquérir deux exemplaires. Cela témoigne, d'une part, du respect qu'avait la défunte pour l'éthique de la recherche scientifique et, d'autre part, de sa considération pour les efforts des chercheurs bénévoles.
La question du genre
Ayant déjà consacré trois ouvrages aux composantes humaines de la ville d’El Jadida au siècle dernier – les communautés musulmane, juive et chrétienne –, j’ai envisagé, pour compléter ce tableau, de réaliser un travail de recherche abordant la question du genre. C’est ainsi qu’est né le projet d’un livre sur les femmes d’El Jadida ayant vécu la période de transition entre la fin du Protectorat et l’aube de l’Indépendance. Ce sujet m’a permis de nouer des liens plus suivis avec la défunte.
Notre dernier échange a eu lieu alors que j’établissais, avec l’aide de quelques connaisseurs, une liste préliminaire des femmes à interviewer. En tête de liste figurait la journaliste jdidie Touria Serraj, amie proche de Fatema Mernissi. Diplômée du Centre de formation des journalistes de Paris, Touria Serraj était une figure reconnue du monde des médias et des arts. Khalid Jamaï avait d’ailleurs salué son courage dans son ouvrage « 1973, Présumés coupables » (paru en 2003), il souligne avec émotion que cette journaliste fut l’une de ses rares et fidèles amies (p. 106).
L’échantillon comprenait également d’autres éminentes intellectuelles telles que l’archéologue Niamat Allah El-Khatib, l’universitaire Leïla Benallal-Messoudi, l’ambassadrice Halima Embarek El-Jadidi et bien d’autres. Lorsque j’ai soumis la liste complète à Fatema Mernissi, elle m’a conseillé de ne pas me limiter aux femmes instruites, mais d’enrichir la sélection par deux ou trois noms de tisseuses ou de vendeuses de rue. Elle m’a également exprimé sa disposition à préfacer l’ouvrage. Plus encore, elle m’en a suggéré le titre : « Les Shéhérazade d’El Jadida : ces femmes qui ont séduit le monde ».
Quelques mois s’écoulèrent après notre échange téléphonique quand, le 4 novembre 2015, je reçus de sa part un court message électronique. Elle m’y informait qu’elle s’apprêtait à entreprendre un long voyage dans le cadre de ses activités scientifiques. En voici la teneur : « Cher Jmahri, je vous rappelle que je suis partie pour un long voyage de travail qui s’est ajouté à mon agenda. Durant tout le mois de novembre, je serais indisponible. J’admire votre travail comme citoyen qui aide les femmes à être visibles. »
J’ai attendu le retour de Fatema durant tout le mois de novembre afin de lui faire part des dernières étapes de réalisation de l’ouvrage, mais la nouvelle brutale tomba le 30 du même mois. Je compris alors qu’elle était effectivement partie pour un « long voyage », comme elle l’avait écrit elle-même ; un voyage au long cours, mais sans retour. Nous perdions ainsi une chercheuse d’exception, d’une trempe rare, qui s’était entièrement vouée à la science et avait formé des générations de chercheurs et chercheuses perpétuant aujourd’hui son message.
Une œuvre collective
Une dizaine d’années après le décès de Fatema Mernissi, je relis aujourd’hui son message du 4 novembre 2015 et je m’arrête sur ses mots : « J’admire votre travail », et je considère que cette marque de considération revêt, à mes yeux, un bel hommage.
L’ouvrage « Paroles de femmes d’El Jadida » est un recueil de témoignages portant sur la période de transition 1949-1969. Publié en 2016 dans la collection « Les Cahiers d’El Jadida », ce livre revêt une dimension collective car, dans la réalisation d’une telle œuvre, l’auteur bénéficie le plus souvent de compétences partagées. Le but fondamental de ce travail est de rendre hommage aux femmes marocaines grâce à la ville d’El Jadida comme un « prétexte de recherche ». L’objectif est d’explorer une condition féminine alors quasi identique sur l’ensemble du territoire. En leur donnant la parole, je leur ai permis de s’exprimer sur leur parcours personnel et sur l’évolution de la société lors d’une phase décisive de notre histoire : la fin du Protectorat et l’aube de l’Indépendance. Ces récits révèlent des détails de première main sur les événements de l’époque, mais également sur l’évolution des mentalités marocaines et françaises. Ce travail répond ainsi à un besoin de recherche urgent, le thème ayant été, jusqu’alors, largement ignoré ou très peu abordé par l’historiographie classique.
Cette œuvre est aussi le fruit d’une longue collaboration avec une trentaine de femmes qui y ont contribué par la richesse de leurs témoignages. La reconnaissance du projet s’est notamment manifestée par le soutien de l’amie de Mernissi, l’ancienne ministre Nouzha Skalli, qui a préfacé l’ouvrage et l’a co-présenté lors de sa sortie à la librairie Carrefour des livres Casablanca en mai 2016. Par ailleurs, Khatiba Moundib a organisé, au nom de la Ligue des écrivaines du Maroc, en mars 2017, une cérémonie de présentation à la médiathèque d’El Jadida, soulignant l’ancrage local et national de cette étude.
La réception favorable réservée à l’œuvre s’est aussi manifestée lors de sa présentation en novembre 2017 à la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Meknès. Cet événement a pu être orchestré grâce au soutien actif de Zohra Lhioui, enseignante-chercheuse à l’université Moulay Ismaïl.
La portée pédagogique de l’ouvrage a été également mise en lumière par Najat Dialmy dans une étude intitulée « Regards de femmes au cœur du Maroc d’hier », parue dans les colonnes du quotidien Libération du 12 avril 2020. Elle y affirme qu’il serait hautement souhaitable que les jeunes générations prennent connaissance de ces récits de vie. Préconisant même leur intégration dans les programmes scolaires du secondaire, la chercheuse estime que la jeunesse y découvrirait un Maroc pluriel et méconnu, réhabilitant la mémoire locale par le prisme du vécu féminin.
Cette reconnaissance universitaire vient couronner l’engagement des participantes qui ont accepté de livrer à visage découvert leurs noms, leurs souvenirs et leurs trajectoires intimes. Ces témoins sont : Danielle Amar, Latifa Ayada, Zahra Bahjaoui, Fatima Belgharbi, Leila Benallal, Chafika Bencherki, Esther Benouaïch, Khadija Benrhanem, Khadija Bouchtia, Meriem Boujibar, Menni Ech-Chaâbi, Halima Embarek El-Jadidi, Niamat Allah El-Khatib, Khadija Ennadam, Malika Hcine, Naïma Lahlou, Zhor Lemseffer, Colette Moret, Khatiba Moundib, Najia Obbad, Maftaha Rahmoun, Tibaria Rhazouani, Touria Serraj et Saadia Zaki.
