Les cavaliers d’El Jadida par Bernard Rouget

Par Mustapha JMAHRI

 Bien que né à Poitiers le 30 juillet 1914, rien ne destinait Bernard Rouget à devenir l'un des plus grands archivistes visuels du Maroc du XXe siècle. Diplômé d'une licence ès lettres et en journalisme, le jeune homme souffre d'un asthme sévère qui manque de lui coûter la vie à l'âge de 16 ans. Pourtant, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939, il s'engage comme volontaire dans l'Armée de l'air. L'année suivante, en 1940, l'aviation française se replie à Casablanca. Pour ce jeune Français, l'arrivée sur le sol chérifien agit comme un électrochoc. Ébloui par la beauté des paysages, la clarté des cieux et la noblesse d'un peuple préservé des fureurs de l'Europe, il s'éprend passionnément de ce pays qui deviendra sa seconde patrie pendant plus de trente ans.
      Réfractaire aux étiquettes, Bernard Rouget fut tour à tour journaliste, éditeur, écrivain, cinéaste et photographe. Pour lui, la photographie n'était pas un art de construction comme la peinture ou la littérature, mais un art du cadre, consistant à capter une scène déjà construite par la nature. Initié aux rudiments du cadrage par le célèbre peintre Edy-Legrand (1892-1970), Rouget développe un « œil de peintre » unique, caractérisé par des jeux d'ombres. En 1946, son esprit indépendant lui vaut d'être licencié de son propre hebdomadaire, Afrique Magazine, pour avoir publié un écrit visionnaire de Lyautey datant de 1920 qui préconisait de préparer le Maroc à l'indépendance. Dès lors, armé de son objectif, il arpente les médinas, les villages et les provinces reculées, documentant les traditions musulmanes, juives et chrétiennes, ainsi que les visages des humbles et des puissants.
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Son œuvre pour Mazagan
L’œuvre de Bernard Rouget trouve l’une de ses plus belles expressions dans sa fascination pour la ville d’El Jadida, alors appelée Mazagan. À travers ses portfolios et ses clichés d’une rigueur géométrique absolue, il a offert à la cité côtière une vitrine mémorielle inestimable. Rouget a su immortaliser la dualité unique de Mazagan : une forteresse de pierre brute baignée par les flots de l’océan.
Dans ses célèbres compositions, il fige l’enchevêtrement des « maisons blanches de la vieille ville, prisonnières des pierres et de l’eau ». Son objectif capture des contrastes saisissants, comme le monumental canon du Ramadan posté sur les bastions dans l’attente de la rupture du jeûne, ou encore des groupes de femmes dans leurs lourds haïks, méditant face à la mer au pied des remparts portugais.
Au-delà des murs de la cité, Rouget a documenté la vie culturelle des Doukkala, fixant la ferveur des cavaliers exécutant leur fantasia (Tbourida) devant le minaret historique de Moulay Abdallah Amghar, ou le panorama intemporel d’Azemmour se mirant dans l’oued Oum-Erbia.
Par ses livres, notamment le superbe recueil Maroc, pierres et âmes publié en 1960, et ses éditions de cartes postales, il a fait rayonner le patrimoine matériel et immatériel d’El Jadida et du Maroc à l’échelle internationale.
Aujourd’hui, cet héritage continue de vivre grâce aux efforts de ses proches. Son fils Philippe Rouget, réalisateur en France, prépare actuellement un catalogage des œuvres de son père qui sera disponible dans les prochains mois. Dans un courriel en date du 3 juillet 2026, son fils m’écrivait : « Je tiens à remercier chaleureusement l’historien Mustapha Jmahri pour l’intérêt sincère qu’il porte au travail de mémoire de mon père. Cette attention me touche profondément, d’autant qu’elle s’exprime avec beaucoup de finesse et de justesse. Mon père, fasciné par le Maroc, s’est enivré pendant trente-quatre ans de l’éclat et de la somptuosité de ses paysages. Inlassablement et avec beaucoup de patience, il attendait la bonne lumière, le bon croisement des silhouettes, l’harmonie des ombres. Sur la photo ci-jointe, on le voit avec sa plus belle photographie, réalisée à El Jadida en 1949. Il disait d’elle : « C’est mon Delacroix. »
Après avoir photographié les plus grandes célébrités de son temps de passage au Maroc (de Gaulle, Churchill, Orson Welles, Édith Piaf ou Yves Saint Laurent) et servi comme photographe pour le Palais royal, Bernard Rouget rentre définitivement en France en 1973.
Avant de s’éteindre à Saint-Paul-de-Vence le 22 août 1988, il verra son œuvre célébrée lors de grandes expositions rétrospectives. Il laisse derrière lui une inépuisable mine iconographique où l’histoire d’El Jadida et du Maroc continue de vivre.
Mustapha Jmahri

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