Mustapha JMAHRI
Rafael Moreira (1947–2025) était l’un des plus éminents historiens de l’art et universitaires portugais, reconnu comme un pionnier dans l’étude de la Renaissance et de l’architecture militaire portugaise à travers le monde. Parmi ses ouvrages majeurs consacrés à l’ancienne cité portugaise d’El Jadida, son livre « A Construção de Mazagão : cartas inéditas 1541-1542 (2001) » s’avère essentiel pour comprendre la genèse de la place forte marocaine. Il y compile et analyse les phases inédites détaillant les défis architecturaux et logistiques de sa construction au XVIe siècle.
Si cet ouvrage dissèque la genèse de pierre de la forteresse, Rafael Moreira ne s’est pas arrêté aux remparts anciens. Il a voulu suivre le destin de ceux qui les habitaient, prolongeant sa quête bien au-delà de l’abandon de la place forte. Dans son étude, sur 20 pages, intitulée « Le trésor caché d’El Jadida », parue en 2019 dans l’ouvrage collectif « Le Maroc et le Portugal. Histoire partagée et mémoire croisée » (éditions du Haut-commissariat aux anciens résistants et membres de l’Armée de libération), l’universitaire retrace ainsi l’épopée singulière de la communauté de Mazagan après son départ définitif du Maroc.
En suivant la trace de cet exode, Rafael Moreira va faire une découverte qui dépasse le cadre des simples archives. C’est en 1995, lors de sa première visite à Mazagão Velho au Brésil, qu’il met au jour le « Trésor caché d’El Jadida », un ensemble d’orfèvrerie et d’objets sacrés oublié du monde scientifique depuis 1769.
Alors qu’il explorait la sacristie de l’église locale, l’historien fut frappé par la présence d’une lampe en argent gravée de la date « 1641 ». Cette rencontre fortuite fut la clé qui brisa le silence des gardiens du temple. Après une longue hésitation, le sacristain (employé de l’église) accepta d’ouvrir deux armoires métalliques scellées, dévoilant le secret gardé depuis le XVIIIe siècle. Moreira se retrouva face à une accumulation de pièces en or, en argent et en argent doré, qu’il photographia dans une sensation d’irréalité, conscient de redécouvrir le patrimoine liturgique que les exilés avaient emporté avec eux plus de deux siècles plus tôt depuis la forteresse marocaine.
Un trésor exilé
Tout commence le 11 mars 1769, date à laquelle la cité marocaine est officiellement libérée. Un convoi de dix navires transporte alors la population vers Lisbonne. Après une traversée de onze jours et une attente de six mois dans la métropole, ces familles entament un second voyage vers le Brésil. En 1771, ils fondent la cité de Vila Nova de Mazagão : l’objectif était de recréer, en pleine forêt tropicale, l’identité et la structure de la place forte qu’elles venaient de quitter.
Sur place, la réalité est précaire. Contrairement aux pierres de taille du Maroc, les habitants s’installent dans des maisons de bois et de pisé. Pourtant, la structure sociale demeure : ils ne forment qu’une seule paroisse, celle de Notre-Dame de l’Assomption, identique à celle qu’ils servaient au Maroc. Faute d’église dédiée, ils s’établissent dans l’ancienne église jésuite de Saint-Alexandre. Rafael Moreira souligne (page 593) la diversité étonnante de cette communauté métisse : on y croise des veuves, des orphelins, des anciens combattants, mais aussi des Juifs et des convertis d’origine arabe ou berbère.
L’historien Rafael Moreira livre le récit d’un véritable choc esthétique et historique vécu lors de sa première visite à Mazagão Velho. Le « Trésor » évoqué par Moreira réside dans les objets sacrés sauvés de l’abandon. Transportés dans le galion « Notre-Dame de la Gloire », ces « imagens, ornamentos, prata que forão das igrejas da praça de mazagão » (images, ornements et argenterie des églises de Mazagan) furent soigneusement conservés en réserve (em decente arrecadaçaos) depuis presque 260 ans.
Sous ses yeux défilaient les plus belles pièces d’orfèvrerie religieuse, celles-là mêmes dont il avait lu la trace dans les inventaires. Ces objets avaient été embarqués en 1769 lors de l’abandon de la Mazagan marocaine. Ce transfert matériel témoigne de la résilience d’une communauté transplantée de l’Afrique vers l’Amazonie en 1771.
L’historien a pu dénombrer 34 pièces au total, mais il reste convaincu qu’elles sont bien plus nombreuses. Sous ses yeux défilaient les plus belles pièces d’orfèvrerie religieuse, en or et en argent doré, dont une partie restait dissimulée au fond des armoires. Moreira soupçonne même que les objets les plus précieux n’étaient pas à l’église, mais gardés en lieu de confiance dans des maisons privées. Ce secret ne sort de sa cachette qu’en de rares occasions, lors des jours de fête.
À qui appartient le trésor ?
L’inventaire conservé aux Archives nationales d’outre-mer répertorie divers objets d’orfèvrerie religieuse, incluant des chandeliers, des calices, des croix, des nappes, des draperies, un tabernacle et un ostensoir ancien à colonne en argent doré orné de quatre clochettes. La liste iconographique est tout aussi impressionnante, menée par la statue de Notre-Dame de l’Assomption portant une croix d’argent, suivie d’un Christ mort, de saint Pierre, de l’archange saint Michel, ou encore de sainte Barbe et Notre-Dame de la Miséricorde. Pour Moreira, ces objets, bien que souvent soustraits au regard, étaient les piliers invisibles maintenant vivant la cohésion, tant spirituelle que matérielle, de cette communauté exilée.
Laurent Vidal, auteur du livre « Mazagào, la ville qui traversa l’Atlantique, p.81 », complète les travaux de Rafael Moreira sur le trésor caché de Mazagão Velho. Il explique que les habitants ont dissimulé ce patrimoine religieux, provenant du Maroc, dans des domiciles familiaux pour le protéger des spoliations, notamment des antiquaires étrangers. Les objets, transportés d’El Jadida, incluent de l’orfèvrerie et des statues religieuses, dont celle de la patronne Nossa Senhora da Assumpção. Ces pièces, rares témoins de l’histoire de la forteresse, ne sont désormais exposées que lors de célébrations majeures, comme la fête de Santiago (courriel du 28 mars 2026).
Face à ces trésors, Moreira fut confronté à une question fondamentale : à qui appartiennent ces pièces ? À la communauté mazaganiste qui les a commandées à Lisbonne et protégées pendant des siècles, ou à leur terre d’origine, la cité d’El Jadida ? En révélant ce secret jalousement gardé par les habitants de Mazagão, l’historien souligne que ces objets, bien que cachés, nourrissent le lien indéfectible entre les deux rives de l’Atlantique.
Sur le plan légal, la propriété de ces biens revient à la paroisse brésilienne de Mazagão Velho au titre de la continuité de la personne morale et de la prescription acquisitive. Bien que le Portugal puisse invoquer un droit de regard historique lié à l’autorité du Marquis de Pombal en 1769, la possession est aujourd’hui protégée par le droit brésilien. Mais ces pièces d’orfèvrerie constituent avant tout un bien culturel commun, une trace matérielle unique d’une histoire qui unit le Maroc, le Portugal et le Brésil dans une mémoire croisée. Ce trésor pourrait s’affirmer comme un pont entre les peuples, l’avenir réside dans des accords de coopération, tels que des expositions itinérantes ou des projets de numérisation. Une telle démarche permettrait de célébrer ce patrimoine comme une page d’histoire partagée entre les trois pays, rendant le trésor d’El Jadida enfin visible au monde entier.
Mustapha JMAHRI
