La mémoire culturelle des Doukkala s’enrichit d’un témoignage précieux grâce à l’artiste-peintre azemmouri Abdellah Dibaji, qui lève le voile sur l’attachement d’Abdelkébir Khatibi (1938-2009) pour le jazz. Liés par une amitié sincère et profonde, le peintre et le célèbre sociologue partageaient de longues discussions sur l’art en général et sur l’œuvre plastique de Dibaji en particulier. Dans les années 1990, Khatibi avait d’ailleurs rédigé la préface du catalogue de l’une des expositions de cet artiste intitulée « Les chemins de traverse ». C’est au fil de leurs échanges que Dibaji a mesuré la profondeur de la passion vibrante pour le jazz que le sociologue avait découverte dans les années 1950 à El Jadida, sa ville natale.
Cette sensibilité pour les rythmes afro-américains n’était pas une simple passade de jeunesse, mais une compagne de route pour toute une vie, comme le confirment les souvenirs des proches de l’écrivain. Mona Matersson, la première épouse de Khatibi, a rapporté des confidences et affirmé que la journée de travail idéale du penseur obéissait à une routine immuable : après une matinée passée au bureau, il se libérait l’après-midi pour écrire chez lui, en écoutant de la musique classique ou du jazz. Ces habitudes s’ancraient dans un parcours marqué par les années 1960-1972, époque charnière durant laquelle Khatibi, alors étudiant et brillant doctorant à Paris, fréquentait le Quartier latin où il pouvait dénicher les meilleurs disques de jazz.
Cette curiosité artistique se reflète directement dans son chef-d’œuvre de 1971, « La Mémoire tatouée ». Dans ce récit autobiographique d’un décolonisé, le sociologue évoque explicitement le jazz à deux reprises, décrivant ses rêveries d’étudiant à Saint-Germain-des-Prés et au Quartier latin.
Abdelkébir Khatibi a d’ailleurs raconté à l’artiste-peintre Abdellah Dibaji, lors d’une rencontre chez lui à Harhoura, au sud de Rabat, comment, alors qu’il écrivait certaines de ses œuvres, il écoutait régulièrement du jazz américain. L’auteur confiait travailler « sur le rythme, sur le chant intérieur de la langue ». Cette confession intime prouve que le jazz n’était pas un simple fond sonore pour le penseur marocain, mais la matrice rythmique de son écriture et de sa pensée.
Jmahrim()yahoo.fr
Légende photo : Abdellah Dibaji avec Abdelkébir Khatibi à la galerie Chaibia
Chronique de Mustapha Jmahri : L’artiste-peintre Abdellah Dibaji raconte Khatibi et le Jazz
