Chronique de Mustapha Jmahri : Les injoignables permanents

En 2009 avec mon collègue défunt Michel Amengual, ancien journaliste français, qui résidait à Sidi Bouzid (2 km d’El Jadida) nous étions invités à donner une conférence à l’Ecole supérieure de journalisme et de communication à Casablanca relevant du groupe L’Economiste.
Mon intervention fut centrée sur un volet pratique : le métier d’attaché de presse ou de « communication manager » au quotidien. J’exerçais moi-même, à cette époque, cette fonction étant un ancien lauréat de l’Institut supérieur de journalisme de Rabat. J’ai indiqué à travers mon expérience notamment comme attaché de presse dans un établissement régional que l’environnement est souvent entravé par des obstacles qui n’encouragent pas le flux et la fluidité de la communication. Le grand problème, dans le secteur public comme privé, c’est qu’on n’a pas pu intégrer encore, et comme il faut, la culture de communication. Car il s’agit bien d’une culture et non seulement de pratiques importées.
L’exemple le plus flagrant, c’est qu’il est arrivé à bon nombre parmi nous, d’envoyer un message email à une de nos connaissances, et comme la réaction du destinataire tarde, on envoie, cette fois-ci, un message par Messenger. On constate de visu que le message, au bout d’une semaine, n’a pas été lu. On envoie un message SMS, on attend un jour mais aucune réponse. On se décide enfin à téléphoner et le téléphone sonne longuement en vain. À la fin de nos tentatives il ne nous reste plus alors qu’à recourir à la dernière solution : le contact direct et personnel. On va frapper à la porte du correspondant « injoignable » chez lui. On lui demande s’il était alité en clinique ces derniers jours. Il ouvre grand les yeux surpris de vos paroles. Vous lui expliquez qu’il n’a pas réagi à toutes vos tentatives de contact par toutes les options numériques disponibles et il vous répond de la façon la plus bête du monde qu’il n’a rien vu ou lu.
Alors quand bien même beaucoup de personnes de notre société possèdent les portables les plus sophistiqués, cela ne veut pas dire qu’ils communiquent mieux, qu’ils se documentent mieux, qu’ils se cultivent mieux, ou qu’ils s’investissent mieux dans leur projet personnel. La plupart ne font que regarder les images défiler sous leurs yeux sans pouvoir utiliser l’appareil à bon escient ni l’exploiter d’une manière rationnelle.
J’ai fait aussi le même constat avec certaines personnes qui possèdent des boites postales. Il m’est arrivé de leur adresser du courrier sans recevoir de réponse ou très tardivement. Une universitaire à Marrakech à qui j’ai envoyé un dossier à sa boîte postale indiquée sur sa carte de visite, m’a répondu au bout de trois mois en s’excusant, car elle ne se déplace pas souvent pour vérifier sa boite. La question qui se pose : pourquoi alors insister à payer un abonnement pour une boîte qu’on ne visite pas et qu’on interdit à un autre dans le besoin de l’utiliser ? Pourquoi aussi imprimer des cartes de visite qui ne servent, au bout du compte, à aucun objectif ?
Un commentateur disait, à juste titre, que dans le Monde arabe on ne s’est pas approprié les techniques de communication de la même manière qu’en Occident. On est restés au stade de mauvais consommateurs ! La technologie de communication née en Occident est issue d’une certaine culture, d’une certaine civilisation et d’un environnement spécifique et que son transport dans une autre culture ne donnera pas forcément les mêmes résultats.
Il ne s’agit pas ici de simples gens, ou de jeunes en formation, mais souvent aussi de personnes évoluées censés représenter la catégorie cultivée et dans une certaine aisance.
L’anthropologue Bruno Latour (1947-2022) disait justement : « La technique, c’est la civilisation elle-même ».

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