Hassan Ait Hammou
Sociologue
Entre le romancier à la renommée internationale Fouad Laroui et « l’historien d’El Jadida » Mustapha Jmahri, le lien dépasse la simple complicité amicale de l’enfance. C’est une véritable alliance intellectuelle qui unit les deux hommes, le premier trouvant parfois dans l’œuvre du second la matière historique et la précision nécessaires à l’ossature de ses fictions.
Cette admiration mutuelle ne date pas d’hier. Elle prend racine en 1967-68, au cœur du quartier Lalla Zahra à El Jadida. À l’époque, Mustapha Jmahri était élève au collège public tandis que Fouad Laroui fréquentait la Mission française. C’est précisément là que tout a commencé : leur amitié s’est scellée autour de l’amélioration de la langue française, à travers des échanges de bandes dessinées. Si, après, Laroui a pris les chemins européens et de la littérature mondiale, il n’a jamais cessé, au fil des décennies, d’encourager son ami à documenter l’histoire jdidie, pressentant l’importance capitale de cette mémoire pour les générations futures.
Cette fraternité de plume s’est concrétisée à travers plusieurs collaborations majeures. Fouad Laroui a notamment préfacé l’ouvrage de référence de son ami Une vie de colon à Mazagan (2012). Ce texte résonnait particulièrement pour lui, car il y retrouvait les trajectoires de protagonistes qu’il avait côtoyés de près : ses anciens camarades de l’école Charcot, dont certains étaient précisément des fils de ces agriculteurs-colons.
Il a également signé la préface du recueil de nouvelles Figues et châtiment (2016) sorti chez L’Harmattan à Paris, ainsi que la postface des Mémoires du lycée Ibn Khaldoun (2022). Dans ces lignes, et notamment dans ce dernier livre, Laroui affirme sans détour que la ville d’El Jadida a contracté une dette immense envers l’infatigable travail de bénédictin mené par Jmahri.
Réalité et fiction
La reconnaissance ultime a franchi la frontière de la réalité pour s’inviter dans le champ de la fiction. Dans son roman 30 jours pour trouver un mari (2023), Laroui glisse un hommage explicite au détour d’un dialogue. On y découvre que l’intrigue se tisse autour de récits imbriqués où se croisent personnages de fiction et figures réelles de notre temps. C’est le cas aux pages 76 et 77, où l’écrivain Mustapha Jmahri est nommément cité. La protagoniste du roman s’y décrit comme une « fidèle lectrice de la série des Cahiers d’El Jadida que publie Mustapha Jmahri en sa qualité d’historien local ». Pour elle, il est « la personne qui sait tout sur El Jadida ». Alors qu’elle cherche des informations sur une certaine Madame Giraud, une Française ayant vécu dans la région, elle décide de se rendre à El Jadida pour rencontrer ce chercheur afin qu’il lui fournisse les détails biographiques nécessaires
Sous la plume de Laroui, Mustapha Jmahri devient ainsi le gardien universel des clés de la cité, une figure tutélaire à laquelle le roman confère une immortalité symbolique.
Cette reconnaissance s’est prolongée par une dimension pédagogique forte en septembre 2022. Dans le cadre du concours « Lecture-écriture autour de l’œuvre de Fouad Laroui », les productions de quinze lycéennes et lycéens issus de Fquih Ben Salah, Souk Sebt Ouled Nemma, Béni Mellal et Khouribga ont été sélectionnées par le comité de lecteurs. L’objectif était ambitieux : permettre au jeune écrivain en herbe de ne plus écrire pour être « noté », mais pour être édité. Pour récompenser leurs efforts, une excursion de trois jours a été organisée dans la vallée des Aït Bouguemaz, au cœur du Haut Atlas central. Accompagnés de Fouad Laroui, de l’universitaire Bernadette Rey Mimoso-Ruiz et de Mustapha Jmahri, convié comme invité, les lauréats ont pu réfléchir sur leur propre production. Lors de ce séjour, Laroui a cité Jmahri en exemple pour illustrer la relation authentique qu’un auteur doit entretenir avec son terroir.
On se rappelle aussi que le mercredi 24 décembre 2025, malgré la pluie battante et l’effervescence de la CAN qui captivait les écrans, la Librairie de Paris à El Jadida affichait complet. Le public, nombreux et passionné, était venu assister à une rencontre exceptionnelle entre deux enfants de la ville : Fouad Laroui et Mustapha Jmahri. Animée par le professeur Abdellali Errehouni, cette rencontre a mis en lumière un fait rare : la manière dont un romancier de stature mondiale puise dans le travail rigoureux et monographique d’un chercheur local.
Pour Fouad Laroui, le verdict est sans appel : « Mustapha Jmahri fait œuvre utile pour sa ville et la région des Doukkala. Ses publications participent à la sauvegarde de la mémoire locale, d’autant qu’elles sont bien écrites. » L’auteur, récemment couronné du Prix littéraire Atlantique-Méditerranée, est allé jusqu’à confier qu’il se référait souvent aux écrits de Jmahri pour y débusquer les « détails essentiels et véridiques » qui donnent du corps et de l’authenticité à ses récits.
Au-delà des livres, Fouad Laroui se fait l’ambassadeur infatigable de ce travail de mémoire. Il ne cesse de citer le nom de son ami Mustapha Jmahri dans chaque rencontre privée avec ses proches, des intellectuels ou d’anciens officiels, tant marocains qu’étrangers. Il le présente invariablement comme l’exemple même du chercheur passionné qu’il faut aider et soutenir, car son engagement est celui d’un bénévole dévoué au service de l’histoire de son pays.
