« Le Seigneur vous le rendra » de Mahi Binebine : P’tit pain ou la métaphore d’un peuple en devenir.

Avec Le Seigneur vous le rendra, l’un de ses romans les plus marquants, Mahi Binebine livre un texte d’une sobriété trompeuse, où l’émotion affleure sans jamais sombrer dans le pathos. À première vue, le récit pourrait donner l’illusion d’un mélodrame construit autour de la souffrance d’un enfant mutilé dans sa croissance et privé de toute perspective d’émancipation. Mais cette impression initiale se dissipe rapidement pour laisser place à une œuvre d’une rare densité symbolique.
Car chez Binebine, rien n’est gratuit. Le pathétique apparent agit comme un leurre, un dispositif narratif destiné à capter l’attention du lecteur avant de l’entraîner vers des niveaux de lecture plus profonds, plus politiques, plus humains aussi.
Au premier degré, le roman raconte l’histoire de P’tit pain, un enfant contraint à l’immobilité, privé d’éducation, d’autonomie et de parole. Maintenu artificiellement dans un état d’enfance par une mère qui exploite son corps fragile à des fins de mendicité, il traverse des années sombres, observateur silencieux d’un monde brutal, rongé par la misère, l’alcool, la maladie et l’indifférence. Tout est suggéré, rarement nommé. La litote domine, révélant des corps meurtris et des âmes cabossées avec une pudeur poignante.
Mais ce bébé entravé grandit malgré tout. Lentement, presque miraculeusement. Il se libère de ses liens, ignorance, peur, soumission, et accède à la conscience, à l’autonomie, à la lucidité. Ce qui devait l’empêcher de devenir un homme devient paradoxalement l’espace de son apprentissage. Réduit au silence par une tétine, immobilisé par des bandages, il voit tout, entend tout, comprend tout. Il observe sans éveiller le moindre soupçon.
C’est là que réside l’une des grandes forces du roman : P’tit pain devient un œil, un regard innocent et implacable posé sur une société minée par l’injustice sociale, la corruption, la violence, la hogra, l’exploitation et l’hypocrisie. À travers lui, Binebine dresse un tableau sans concession des laissés-pour-compte et des opprimés, tout en laissant affleurer, çà et là, des éclats d’humanité et de dignité.
L’histoire se déroule en parallèle du printemps arabe, et la métaphore est limpide sans jamais être lourde. Cet enfant que l’on cherche à maintenir dans l’immaturité, à priver de parole et de savoir, ressemble à s’y méprendre à un peuple longtemps maintenu dans l’ignorance et la soumission, avant de se lever, de se libérer et de revendiquer son droit à la dignité.
À l’instar de Stendhal, qui utilisait l’ascension sociale de Julien Sorel pour dévoiler les rouages de la bourgeoisie et de l’aristocratie dans Le Rouge et le Noir, ou de Crébillon, qui, dans Les Égarements du cœur et de l’esprit, explorait les fractures sociales à travers les errances sentimentales de son héros, Mahi Binebine s’appuie sur une trajectoire individuelle pour éclairer une réalité collective. Sans cette lecture au second degré, le lecteur passerait à côté de la richesse historique, sociale, philosophique et anthropologique du roman.
Le Seigneur vous le rendra est un roman noir, certes, mais traversé par une espérance têtue. Une foi profonde dans la capacité de l’homme à se relever, à se réparer. Le ton picaresque et philosophique atténue la tragédie sans jamais la nier. L’humour, discret mais constant, agit comme une respiration, un sourire fragile derrière des larmes contenues.
Le style de Binebine, volontairement dépouillé, suggère plus qu’il n’affirme. Une écriture sincère, accessible sans être simpliste, qui invite le lecteur à devenir acteur du texte. « La relative facilité de mon style est délibérée », confie l’auteur. « Je cherche à associer le lecteur à l’œuvre, à le secouer sans jamais le rebuter. »
Né à Marrakech en 1959, Mahi Binebine est une figure majeure de la scène culturelle marocaine et internationale. Peintre, sculpteur et écrivain, il a partagé sa vie entre le Maroc, la France et les États-Unis. Ses œuvres picturales figurent dans les collections permanentes du musée Solomon R. Guggenheim de New York, tandis que ses romans, traduits dans de nombreuses langues, ont été salués par la critique.
Lauréat de plusieurs distinctions prestigieuses, dont le Prix Méditerranée pour Le Sommeil de l’esclave et le Prix du Roman arabe pour Les Étoiles de Sidi Moumen, Mahi Binebine poursuit, avec Le Seigneur vous le rendra, une œuvre exigeante et profondément humaine, où l’art et la littérature se conjuguent pour dire le monde, ses douleurs et ses possibles renaissances.

Abdellah Hanbali

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