Une pépinière de bonnes … en attente de placement.

Par: Driss TAHI    tahi12(eljadidascoop)

Ces créatures innocentes, naïves ; ces corps chétifs, rabougris, visiblement mal nourris ;ces silhouettes frêles que le froid et la faim martyrisent depuis qu’elles sont venues au monde…sont contraintes à des besognes réservées normalement aux adultes, comme le ramassage de bois , souvent la nuit pour éviter les gardes forestiers. Ou alors, c’est le portage sur la tête du lourd jerrycan d’eau sur de longues distances, tous les jours, et parfois pieds nus.

Des travaux « forcés  » qui les empêchent de pousser et de grandir normalement, les privant ainsi d’une bonne partie de leur existence : celle de l’insouciance, des rêves, pour être brutalement  projetées  dans l’étrange monde des adultes.

Des enfants dont la place normale est sur un banc d’école. Mais un destin … une injustice, une erreur humaine quelque part …et cette enfance volée.

bonnes

Ces fillettes ne comprennent pas pourquoi des gens de la ville ,beaux et riches, l’air content ,qui sentent de loin le bien être et l’opulence ,dans leurs vêtements neufs ,bonnet , pull-over , écharpe et gants en laine. Les pieds au chaud dans de superbes bottes en cuir, ont fait un long voyage, rien que pour les prendre en photo. Ils sont venus d’un autre monde, rien à voir avec celui là, le leur, où elles vivent.

Des gens qui évoluent sous un autre ciel, un ciel différent, apparemment clément et généreux.

Car il parait que pour elles, il n y a que ce trou où elles croupissent, car la vie, la belle vie, celle dit-on des chanceux semble être ailleurs.

Un monde pour les nantis et un autre pour les moins que rien, comme elles.

Deux mondes aux antipodes… et que tout sépare.

Comment peuvent-ils comme ça, tout bonnement s’intéresser à des fillettes dans un douar aux confins de l’oubli, hors du temps, et loin de toute civilisation et où survivent des gens qui manquent de tout : électricité, eau potable, école, santé…?

Des laissés pour compte, des analphabètes que la société a affublé d’une identité et d’un numéro, pour en faire des voix qu’on utilise aux moments des élections …

La dernière née de la famille qui s’agrippe comme une sangsue à la jupe de sa sœur pour se cacher, épiant ces intrus qui l’intriguent et lui font peur.

Elle doit se demander : « pourquoi nous prennent ils en photo ? Quel intérêt peut-on bien susciter chez eux pour les inciter à parcourir des dizaines de kilomètres, à travers des pistes à peine carrossables rien que pour nous rendre visite et nous photographier ?

Est-ce pour rire de nos sandales bleues en plastique, portées sans chaussettes par ce froid de canard ? Ou ce sont  nos vêtements râpés, surdimensionnés  et froissés qui les amusent et les intéressent ?

Ils doivent savoir que derrière notre apparence de filles calmes et patientes, nous souffrons nous aussi du froid. Nous le ressentons tout autant qu’eux, sinon plus.

Et à propos de chaussettes, la seule paire que j’ai pu avoir durant toute ma vie, il y a longtemps qu’elle est pleine de trous, et toute effilochée. une pelote de fils entremêlés qui traîne d’un coin à l’autre de la chambre, et qui n’intéresse même plus le chaton Minouche, qui se faisait avant un plaisir à jouer avec, toute la journée. Quant à moi je m’en suis bien passée. Et comme disait mon père : « en grandissant, on s’habitue à tout, à son destin, à sa vie de pauvre, au labeur, à la faim et même au froid».

« Quant à nos vêtements, alors là mes sœurs et moi, nous ne pouvons pas nous en séparer, ils sont certes larges et élimés, mais ce sont les seuls que nous possédons .Ils nous servent aussi de pyjamas.

Pour dormir et pour nous tenir au chaud, nous nous collons les unes aux autres sous une même et unique couverture. Ma mère disait dans un ton ironique y voir là l’avantage et la chance d’être née dans une famille nombreuse, et surtout sans garçons ».

« Elle dit aussi que les vêtements neufs, les cartables et les chaussures viendront en même temps que l’école qui sera construite là , près de notre maison.

C’est du moins ce que promettaient les « gens des élections » chaque fois qu’ils nous rendaient visite, il suffit d’attendre, disaient toujours les personnes adultes. »

 »  Attendre, patienter, tels sont les mots qui reviennent à tout moment chez tous les malchanceux, qui crèchent dans cette partie de la terre.  » à croire qu’on est venu au monde juste pour attendre. Mais attendre quoi ? »

L’aînée de la fratrie qui n’est plus dupe, a senti venir son heure et son tour. Elle se rappelle une scène identique à celle là, qui s’était déroulée sous ses yeux, lorsque sa sœur plus grande de deux ou trois ans, les avait quittés en compagnie d’étrangers venus eux aussi prendre des photos….Décidément, il n’y a que les lieux de misère qui représentent un intérêt pour les photographes.

Une discussion s’était engagée alors entre ces derniers et les  parents. Elle revoit sa mère pleurant aux sanglots, et le père négociant à la manière d’un marchand de bétail.

La transaction ne dura guerre plus de dix minutes, quelques billets de banque en guise d’avance sur le revenu de la future petite bonne changèrent de mains, et une adresse griffonnée sur un bout de papier, mirent fin aux pleurs de la maman ,et précipitèrent au fond d’une voiture la fille , avec comme bagage un minuscule baluchon .

Tout  se termina alors par quelques gestes d’adieu. Et depuis, la grande sœur n’est plus revenue.

Cependant, les voyages du père se faisaient depuis, régulièrement, à la cadence d’un par mois, ce qui semblait l’enchanter. Il en revenait tout content, les bras chargés de provisions, et très peu de nouvelles sur la fille, genre : elle a changé, elle est plus jolie qu’avant, et elle a de jolis vêtements…ce qui réconfortait tout de même la maman, et laissait  le reste des filles rêveuses.

Pour elles, la vie ailleurs  est surement meilleure….

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