RENTRER OU PAS ?  (1ère partie)

Par: Rabiâ Moukhlesse Franoux          RABIA Moukhless Franoux (2)

« Je suis née à Fès il y a une quarantaine d’années et les hasards de la vie m’ont amenée à vivre à Casa après le Bac puis à rejoindre la France où je suis coincée depuis 15 ans.

Je ne suis pas venue en « brûlant » par un quelconque Patérrasse mais avec cette chère CTM et munie d’un visa en bonne et due forme. Cet intermède qui devait durer 6 mois s’est largement prolongé mais c’est Maktoub ou Scoumoune selon…

Etant une des dernières Victor Hugo, j’avais baignée dans cette France des Lumières, ce pays du Lait et du Miel  que tous les MRE de l’époque nous décrivaient comme le must en rentrant tous les étés avec une bagnole européenne hors d’âge, chargée jusqu’à la gueule tant et si bien que les roues frottaient les ailes…

Ayant eu la chance de ne pas me retrouver dans une ZUP que les médias appellent maintenant banlieue, je n’ai que peu fréquenté ces fameux zmagurrias de la première heure qui étaient les premiers migrants économiques lorsque Renault, les mines de charbons et les aciéries avaient besoin d’une nombreuse main d’œuvre. Ils acceptaient le travail trop dur pour les français et parlaient à peu près la langue sans faire « chier » avec l’équivalent des droits sociaux en n’étant pas syndiqués. A cette époque ils n’avaient pas les sales manies d’égorger les moutons pour l’Aïd dans la salle de bain du 8ème étage et les politiques ne voulaient pas les karchériser.

Le temps s’est figé pour eux ici en France et j’ai été surprise en arrivant de les voir vivre comme là-bas, il y a 50 ans, alors qu’ils n’avaient plus rien à voir avec mon Maroc qui, lui, avait évolué.

Les enfants « beur » de troisième et quatrième générations, élevés avec les valeurs du Bled, en train de zoner ou de magouiller dans les banlieues m’ont tout d’abord choqués.

J’ai même été surprise à dire que s’ils n’étaient pas contents de la France et voulaient y foutre la merde, les français avaient qu’à les renvoyer au fin fond de leur bled arriéré pour qu’ils constatent que la vie est quand même plus douce en France.

Mais ça, c’était avant.

Avant que l’on m’explique que France Terre d’asile et de toutes les libertés avait « parqué » ses immigrés dans des cités et les avaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Les « indigènes » des vieux journaux coloniaux édités à Alger et que nous, marocains, avons oubliés ou pas subis bien que certains de la communauté française au Maroc n’ont pas encore compris que le protectorat c’est fini il y a plus de 50 ans…

Avant que je constate, que les français moyens d’ici avec qui je voulais échanger sur les idées, la politique, l’art, la philosophie ne me tenaient qu’un seul discours : « c’est un beau pays le Maroc que l’on voit à la télé. J’irais bien en vacances pour voir les souks et les chameaux mais est-ce que vous avez des voitures ? Et des hôpitaux s’il nous arrive quelque chose, vous en avez des hôpitaux ?» ; ils pensent qu’il me faut un traducteur pour que je comprenne ? Ils me voient comme une arriérée ces Farouges…

Avant que la radicalisation et le terrorisme au nom d’un Islam que je ne connais pas, fasse que les gens ici n’hésitent plus à me dévisager avec haine, comme si je portais une ceinture d’explosif près d’un check point de Gaza.

Alors oui, ras le bol de ce racisme ordinaire. Marre que l’on regarde mes enfants comme des français de seconde zone. Marre de voir des gens qui n’ont pas le Bac me regarder avec hauteur. Marre de les voir voter en masse pour une Femme et un Parti qui clame Haut et Fort que son programme c’est de me jeter dehors.

Alors je rêve de revenir dans mon Pays. Là où je suis née. Là où mon Père et ma Mère sont enterrés. Là où je pourrais discuter sans que l’on me juge sur mon aspect physique mais sur mes dires et mes actes, sans préjugés. Mais voilà, malgré l’urgence que je ressens à rentrer, j’ai peur.

J’ai peur du voyage et de croiser tous les MRE sur les aires d’autoroute d’Espagne mais ça, je vous en parlerais un autre jour.

J’ai peur que mon Maroc que j’ai quitté il y a 15 ans et que j’ai revu tous les 2 ans en moyenne pour 1 mois n’ait tellement changé que je ne m’y retrouve plus.

J’ai tout suivi de loin. Entre les réseaux sociaux, les chaînes marocaines diffusées en France, les amis (de moins en moins) avec qui je discute depuis des années et qui sont restés au Maroc, j’ai l’impression de bien connaître encore mon Pays mais est ce que je ne suis pas en train de m’en faire  une image faussée par la distance ?  Est-ce que je ne risque pas un choc culturel comme un retour de boomerang, comme lorsque je suis arrivé en France ? Est-ce que je ne vais pas constater qu’entre l’image que l’on se fait et la réalité il y a une grande différence ?

J’ai souvenir de mon premier voyage pour présenter mon mari français à ma famille. J’étais tellement fière de mes origines et de mon pays que je lui ai montré tout ce que je connaissais et pas seulement le circuit touristiques pour françaoui. A Fès, étape première pour qu’il rencontre ma mère je l’ai descendu à la Médina pour lui faire voir la Karaouine. Bien sûr une vieille femme nous a demandés quelques pièces. Comme nous venions de faire du change et sans réfléchir, je lui ai répondu que je n’avais pas d’argent (dans ma tête cela voulait dire pas de monnaie et je n’allais pas lui donner 100 dirhams). Elle m’a répondu du tac au tac «  mais ma fille, si tu n’as pas d’argent pourquoi avoir épousé un étranger ? ». A cette époque je me suis dit que quelque part je n’étais plus en phase avec certains aspects de mon Maroc. Est-ce que cela ne risque pas d’être à nouveau le cas aujourd’hui ?

Alors oui, je sens le besoin impératif de rentrer au Maroc mais je ne peux pas empêcher d’avoir peur de ce retour.

Enfin, et quand je repense à mes passages au consulat de France au Maroc et tout le foin qu’ils m’ont fait en France pour que j’y vive en toute légalité, au moins cette fois ci, c’est mon mari qui va se faire chier pour obtenir ses papiers ! »

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