RABIA MOUKHLESSE FRANOUX -FRANCO-MAROCAINE- S’ERIGE CONTRE LES INJUSTICES SOCIÉTALES!

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Rabia MOUKHLESSE FRANOUX, artiste plasticienne militante lors de la Manifestation des intermittents du spectacle l’été dernier à Chalon Sur Saône.

 INTERVIEW : RABIA FRANOUX MOUKHLESSE

Propos recueillis par Cédrik VIALA pour le journal électronique français LPLD.

  Vous êtes arrivée en France de votre pays natal le Maroc, il y a 15 ans pourquoi et dans quelles conditions?

Rabia Moukhlesse Franoux : Je n’avais pas prévu dans ma vie de me retrouver un jour en France sauf à visiter ce pays qui, vu du Maroc et à l’époque, était le pays des Lumières et de la Liberté. Le cœur a des raisons que la raison ignore et j’ai eu la chance ou la malchance, c’est selon, de rencontrer un français qui est devenu mon mari. Au début je l’ai rejoint pour quelques mois le temps qu’il règle ses affaires avant que nous n’allions vivre au Maroc. Les circonstances de la vie ont fait que les mois se sont transformés en années et voilà maintenant 15 ans que je suis en France.
 Artiste plasticienne engagée en politique vous avez été membre du PS pendant plusieurs années, quelle a été votre expérience en tant que femme d’origine musulmane dans ce parti?

R.M.F : J’ai toujours été de gauche, bien avant de venir en France et je resterais de gauche même si je devais quitter ce pays. On peut se poser la question aujourd’hui de savoir ce que représente la gauche si on observe le Parti Socialiste ? Mais lorsque je suis entrée au PS, il représentait la gauche progressiste et humaniste que je défends.
Tant que je suis restée au niveau des militants, j’ai été accueillie à bras ouvert car, avec le recul, je représentais la diversité et une des minorités visibles qui permet à chaque parti de se dédouaner, quant à des idées parfois rétrogrades, voir raciste en interne.
Par contre, J’ai constaté que dès que l’on souhaite progresser dans la « hiérarchie » interne, on vous fait bien comprendre quelle est votre place. Par exemple, lorsque j’ai eu la prétention de me présenter à la désignation du candidat aux législatives de ma circonscription, j’ai eu droit à des réflexions du type, « pour qui se prend-elle cette fille qui parle mal le français avec un fort accent ». Quelque part, j’en rie encore en pensant que le candidat choisi par les militants de la Saône et Loire, parle avec un très fort accent du Sud-Ouest mais bon, je suppose que le Sud acceptable s’arrête aux niveau des Pyrénées, voir à Gibraltar, si on pense à notre premier ministre !

Vous avez quitté le PS l’année dernière pour quelle raison?

R.M.F : J’ai dû avaler un peu trop de couleuvres à mon goût, en tant que militante, puis en faisant parti des instances fédérales départementales, dans la gestion des égos et des luttes d’influences et de pouvoir pour être le mieux placer à la désignation. Tout ceci n’a rien à voir avec l’idée que je me fais du politique au service des électeurs qui est selon moi de mettre en avant la défense de leurs intérêts et des idées que nous portons.
L’apogée de ce dysfonctionnement eu lieu, selon moi, lors des dernières élections municipales, ou pour contrer des arrangements entre amis, le PS a désigné quelqu’un qui a toujours été opposé au PS et qui a pris sa carte in extrémis. Je m’étais battu contre cette personne en interne et de guerre lasse, j’ai alors soutenu mon mari qui s’est présenté pour contrer cette mascarade. La réponse a été d’une violence inouïe! La campagne qu’a faite la liste étiquetée PS, soutenue par les instances, n’a tournée qu’autour des thèmes xénophobes que je croyais être l’apanage du Front et de la calomnie.
Je ne pouvais décemment plus rester au sein d’un parti qui cautionne ce genre d’attitude, indigne d’un mouvement qui se dit démocratique.
 Votre engagement politique s’est porté vers le parti « Nouvelle Donne » pourquoi, que détient ce parti de plus que les autres?

R.M.F : Orpheline de Parti, je n’allais pas baisser les bras pour autant, j’étais donc déterminée à essayer de changer les choses.
J’ai découvert alors ce mouvement, qui est devenu un Parti, et dont les idées de bases m’ont semblé intéressantes, puisque le principe même est de remettre le citoyen au centre des préoccupations et de lui redonner le pouvoir de décider. Des thèmes comme le non cumul des mandats et des fonctions, les désignations par des jurys de militants et non des places réservés aux barons locaux, professionnels de la politique, une gestion qui se veut démocratique du Parti, des idées intéressantes au niveau économique, sans passer par la case rigueur qui n’arrange que les puissants… Tout ce que l’on ne peut observer dans les poussiéreux partis traditionnels. Mais tout reste à faire.
 Vous vous êtes présentée aux dernières sénatoriales sous l’étiquette « Nouvelle Donne » qu’en avez-vous tirée?

R.M.F : Dans l’euphorie de notre arrivée dans le parti « Nouvelle Donne », nous avions décidé au niveau local de nous présenter à toutes les élections, de façon à être une alternative au vote traditionnel. J’ai donc participé à la liste européenne dans le bas du tableau, puis aux sénatoriales en tant que tête de liste. De plus, les sénatoriales avaient un intérêt pédagogique, car la plupart des gens pensaient qu’il fallait être élu pour pouvoir se présenter. Cela nous a permis d’aller à la rencontre de nombreux citoyens et de constater que beaucoup étaient en accords avec nos idées. J’ai aussi constaté que les réflexes pavloviens ont la vie dure, dans les urnes. Ainsi, en rencontrant les grands électeurs qui sont tous des élus, beaucoup m’ont avouée détester leurs candidats désignés par les Partis, mais la discipline de parti est terrible, même pour un vote anonyme dans l’espoir de ne pas avoir à subir une chasse aux sorcières après les résultats. Je sais par exemple que d’aucuns ont menacés leurs élus en leur affirmant qu’ils pourraient retrouver les votes de chacun !!!
L’expérience reste bonne et j’ai pu ainsi montrer l’exemple aux citoyens pour qu’à leur tour ils se présentent lors des prochaines échéances.
 Les départementales ont imposé la parité homme/femme avec les fameux binômes, est-ce pour vous une bonne chose?

R.M.F : Oui, ce principe est très positif, tant dans la vie politique, que dans la vie des entreprises qui sont verrouillées par la caste masculine au pouvoir. Je suis par principe contre les quotas, mais c’est malheureusement actuellement la seule solution pour féminiser la vie politique. Hélas, je constate que les hommes ont encore détourné la Loi qu’ils avaient votée lorsque l’on regarde la proportion de femmes élues en tête des départements. Je n’en attendais pas moins après les sénatoriales dont-ils avaient manipulé le principe de parité, après avoir présenté plusieurs listes sur le même département avec des candidats secondés par des femmes pour respecter la parité. Le bémol, est que seuls les candidats masculins en têtes de liste avaient des chances d’être élues. CQFD !
Bref, il y a encore du travail pour que les politiques soient intègres, et que les femmes prennent enfin la place qu’elles méritent dans notre société, et toute mesure qui y contribuera sera la bienvenue.
 Comment avez-vous vécu les attentats du mois de janvier dernier?

R.M.F : Pour quelqu’un qui a dû, et qui doit tous les jours se battre pour la liberté d’expression, j’ai été choquée dans un premier temps. La barbarie des radicaux qui tuent au nom d’un Dieu est insupportable et intolérable, quel que soit le nom de ce Dieu.
Après la stupeur, j’ai eu immédiatement peur de ce qui pouvait arriver à la communauté musulmane, stigmatisée depuis si longtemps par l’image négative que véhiculent trop souvent les médias. J’ai eu peur, à raison, en voyant l’explosion des actes islamophobes qui ont été perpétrés dans les jours qui ont suivi les attentats, et qui n’ont absolument intéressé personne. J’ai également été écœurée par les différentes attitudes qui ont suivi ; entre le défilé des musulmans qui se sont sentis obligé de s’excuser d’appartenir à cette religion, des politiques qui ont surfés sur cette vague, dans le but de se mettre bien en avant avec leurs belles écharpes, alors qu’ils ont, quelque part, contribué à créer ce problème depuis des décennies, et enfin, de simples citoyens qui ont défilés dans les marches républicaines en me regardant bizarrement défiler, comme si je portais une bombe ou une kalachnikov sous le manteau.
 Les tensions communautaires renforcées depuis les attentats ne vous pèsent-elles pas dans votre quotidien?

R.M.F : Cela fait longtemps que je constate que le racisme ordinaire est omniprésent en France. Ce qui a changé, c’est qu’il semble que nous ayons désormais à faire à un racisme militant, et que les gens n’en ont plus honte et osent même le revendiquer haut et fort ! Il est vrai que les difficultés économiques que rencontre actuellement notre pays, mettent à cran bon nombre de français, ce qui engendre un cocktail parfois explosif. Cela se traduit par tout et rien et j’ai beaucoup d’anecdotes d’avant et d’après 11 Janvier.
Le vrai signal d’alarme est venu de mon fils de 12 ans qui, m’accompagnant dans la rue, m’a demandé un jour de baisser la tête face aux regards noirs des passants que nous croisions, de peur d’une réaction violente de la part de l’un d’entre eux. A ce moment précis, je me suis dit qu’il y a avait vraiment un malaise dans ce pays.
Combattante des idées du Front National, que pensez-vous de la montée du FN en France ces dernières années?

R.M.F : Il n’y a rien d’étonnant à cela. Vu la gestion de ce parti et de ses idées par les partis traditionnels, nous allons droit vers sa victoire prochaine.
Les autres partis ont ignoré le phénomène en étant sûr de toujours se partager les places d’élus, les pouvoirs et les indemnités qui vont avec.
Les électeurs ont toujours été les grands oubliés des partis traditionnels, car rien n’a été fait pour eux. Pire, certains ont même affichés de l’arrogance face aux citoyens, en évitant soigneusement toutes les sanctions à chaque fois qu’on a découvert qu’ils étaient loin d’être irréprochables.
Pendant ce temps, le FN n’a fait que dénoncer ce scandale en jurant qu’eux au pouvoir ne feraient jamais la même chose (ce qui est faux maintenant que l’on peut voir quelques affaires sortir…), et qu’ils avaient des solutions à tous nos problèmes. Nous savons tous très bien que ces fameuses solutions ne sont que fumisteries et tromperies politiciennes, mais comme les autres partis qui ont exercé le pouvoir ont tous échoué dans la gestion de la France, il leur est difficile de le démontrer. Alors maintenant que le vote « sanction » s’est transformé en vote d’adhésion, ni la droite, ni la gauche ne savent déjouer ce constat, et n’ont finalement aucune solution pour le pays.
Les partis dits classiques n’ont-ils pas fait le jeu du FN en continuant à le diaboliser à l’image de Manuel Valls et du PS dans son ensemble?

R.M.F : Soyons logiques, on ne peut pas combattre les idées intrinsèques du FN en reprenant pour partie, leurs thèmes de campagnes, ou affirmer qu’ils ne sont pas républicains, si aucune loi n’interdit ce parti politique!
On ne peut plus non plus détourner leurs électeurs, en leur parlant la langue de bois, tandis que le FN utilise un langage simple, voire simpliste, mais grâce auquel certains électeurs s’y retrouvent, interprétants ce discours comme du bon sens au premier degré. La diabolisation ne détournera donc plus les électeurs du front, et la stratégie de Manuel Valls et du PS est tout simplement vouée à l’échec. De l’autre côté de l’échiquier, l’UMP ne fait pas mieux non plus, en flirtant à bon compte avec les idées les plus franchouillardes, voire les plus nauséabondes du FN, avec l’accord tacite de sa direction, au prétexte que cela lui permettrait de récupérer quelques voix.
 Les médias n’en font-ils pas trop également?

R.M.F : Ce n’est plus aujourd’hui que les médias en font trop, c’était il y a 20 ans, lorsqu’ils insistaient sur le FN qui était un bon client médiatique, bien sulfureux comme il fallait pour vendre et faire vendre. Une vraie machine à faire grimper l’audimat en somme ! Si à l’époque on les avait ignoré et qu’ils n’avaient pas eu une telle sur médiatisation, ils n’auraient jamais pu instiller aussi largement leurs idées dans les populations pendant toutes ces années.
Aujourd’hui la donne à bien changer, les médias n’en font pas plus qu’autre fois, mais le problème est qu’ils s’y prennent assez mal. Il semblait facile d’attaquer le père sur ses idées xénophobes et antisémites, mais j’ai l’impression que l’on craint davantage la fille et les jeunes cadres du parti. On ne les confronte plus aux pires idéologies qu’ils portent en eux, alors que leur fond de commerce est constitué de militants de base, qui sont pour moi, toujours aussi répugnants. Mais non, l’image est propre, voir lisse et les réponses laissent généralement aucune réplique possible, comme si en affirmant haut et fort que ; « ne pas être raciste mais patriote », suffisait à clouer le bec à tous les journalistes.
 Que pensez-vous de l’intégration à la française?

R.M.F : Je n’ai jamais compris ce que signifiait ce terme. Si le passé colonial de la France, son histoire qui a brassé toutes les civilisations du monde connu sur le territoire, par les différents échanges et invasions subies et la richesse que cela représente, nécessite aujourd’hui une intégration, c’est que l’on a pris le problème à rebours dans l’histoire, me semble-t-il !
Il aurait fallu qu’au minimum, depuis les années soixante, les politiques de la ville ne créent pas de ghetto séparant les populations, que les inégalités des chances en fonction des origines, ne soient pas admises dès cette époque, et que la politique économique permette le plein emploi. Puisque ce n’est pas le cas, et que le phénomène des extrémistes dans le monde, mobilise tous nos médias et que les gens s’imaginent que les combattants de l’Etat islamique sont des voisins de pallier, on parle d’intégration. Personne n’interprète ce mot de la même façon selon moi. Entre ; « puisque vous avez des têtes de musulmans, allez mettre des bombes ailleurs », et « puisque vous avez des têtes de musulmans, vous avez intérêt à faire comme nous pour prouver votre bonne foi, afin que l’on vous tolère parmi nous.. », quel que soit les conditions, cela ne laisse pas beaucoup d’alternatives pour une soit disant intégration.
« Le vivre ensemble » passe par l’acceptation de la différence avant tout, car il ne faut jamais oublier que nous sommes tous un jour « l’étranger » de quelqu’un.
Le gouvernement tente avec la « loi renseignement » de mettre à la disposition des services secrets, un arsenal sécuritaire permettant de lutter efficacement contre le terrorisme, qu’en pensez-vous, cette loi n’est-elle pas liberticide comme de nombreux opposants le prétendent?

R.M.F : Dans le monde incertain et dangereux dans lequel nous vivons, et vu les nouvelles et nombreuses façons d’appréhender les guerres, à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières, les services de renseignements sont essentiels pour la sécurité. Maintenant, la différence entre une démocratie et une dictature porte sur le fait du contrôle. Si une autorité quelconque, mais impartiale peut être la garante de ce qui se fait au nom de la sécurité nationale, nous pouvons être relativement confiants. Si par contre, tout peut se faire sans que personne ne puisse s’y opposer, alors les risques de dérapages sont possibles et les dégâts collatéraux prévisibles. Les exemples de ce type de bavures, sont trop nombreux. Je rappellerais ici, les paroles d’or de Clémenceau qui affirmait que « la guerre est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux mains des militaires ». De la même façon, nos libertés fondamentales, sont trop importantes pour les laisser aux seules mains de nos gouvernants, sans que les juges, en principe indépendants, ne puissent intervenir dans certains cas.
Je conçois très bien, vu la conjoncture actuelle, que nous soyons prêts à donner tout pouvoir afin que l’on nous garantisse qu’il n’y ai plus d’attentat sur le sol national, mais ces mêmes personnes verront d’un autre œil la situation, si à la faveur d’un spam provenant d’un site islamiste sur leur boîte mails ou dans d’autres circonstances, elles se retrouvent injustement mises au secret dans une prison pendant plusieurs années ! Regardons l’exemple de la grande démocratie américaine, cela donne franchement à réfléchir non ?
Si vous étiez au Maroc aujourd’hui émigreriez-vous en France?

R.M.F : Honnêtement de la manière dont je vois tourner cette France que j’ai tant admiré et aimé vu de mon pays d’origine, j’hésiterais beaucoup avant de me décider. Et lorsque je pense à ce que pourrait devenir la France si rien ne change, je répondrais certainement non.
 Alors que le Premier ministre a annoncé son plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme le 17 avril dernier, on est en droit de se poser l’ultime question : La France est-elle un pays de plus en plus raciste?

R.M.F : Si je vais mal, c’est forcément de la faute de l’autre, et s’il est différent, il est donc bien identifiable. Il nous faut toujours un bouc émissaire, ainsi est la nature humaine ! Alors si je suis au chômage, je peux devenir raciste, si je suis mécontent de mon sort, je peux devenir raciste, si les temps sont durs et incertains, je peux devenir raciste, si j’ai peur de l’autre par l’image que m’en donne les médias, je peux devenir racistes … Les raisons sont tellement nombreuses aujourd’hui, que oui, mécaniquement je pense que la France devient de plus en plus raciste.

 

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