On avait quinze ans… Ah, si on avait su…on aurait Sûrement retenu le temps !

 

Par: Driss TAHI   tahi12

On avait tout juste quinze ans, c’était nos premières vacances sans les parents. la première cigarette fumée en cachette, nos premiers béguins, nos premiers baisers volés et nos premières déceptions …mal digérées.

Moi, j’ignorais tout ou presque sur les filles, quant à mes copains, ils n’en savaient pas plus que moi.

C’était la fin des années soixante.

On avait à peine quinze ans.

Le Samedi après midi à la sortie de la séance cinéma au « Paris Ciné » chez Mme  » Dufour » ,les yeux encore éblouis par la lumière de l’écran après les moments passés, le cœur serré et les mains crispées au strapontin sous l’emprise des scènes d’un film à suspense .

dufour

Nous nous séparâmes avec regret de nos derniers centimes en les échangeant contre quelques pépites et  cacahuètes emballées dans un papier écolier , que nous nous empressâmes à partager avant de traverser la rue en courant pour nous retrouver devant le magasin nommé  » Au Grillon » ou  » tout à cent francs » allusion à ses soldes qui perduraient, où , tous les divers objets exposés sur une table à l’entrée du magasin étaient mis à cent francs( un dirham) ; c’était l’une des grandes boutiques de la ville qui vendait de tout; des journaux ,des livres et des disques , des postes TSF …en plus de mon magazine bimensuel préféré  « Salut les Copains » qui me coûtait un peu moins de deux dirhams . Une vétille dites vous, pourtant pour se le procurer en plus du ticket de cinéma, il fallait à chaque fois user de tant de subterfuges interdits par les parents et de pirouettes risquées .

A cet heure ci , sa façade était éclairée de mille feux ,et ses deux grandes vitrines étaient la cible de nombreux jeunes gens qui s’agglutinaient et se bousculaient un long moment pour pouvoir dévorer des yeux en rêvant les portraits de leurs idoles sursalut les pochettes de disques 33 et 45 tours : les Beatles, les Stones , Halim , Keltoum ,H. Slaoui, Piaf , Adamo, Pascale Danel ,les Moody Blues ,Elvis ,les procol harum…et d’autres qui figuraient au Hit Parade de Radio Tanger en ce moment.

Les hauts parleurs du magasin qui diffusaient en boucle tout un répertoire, emplissaient de leur vacarme la moitié du centre ville.

Mes copains et moi, pour ne pas éveiller l’attention du propriétaire qui veillait comme d’habitude  à éloigner les badauds et surtout ceux qui se rapprochaient trop, les malheureux frustrés qui louchaient l’étalage sans jamais rien acheter.

Lorsqu’on avait quinze ans, je me rappelle que l’argent était rare ; certains passaient plusieurs jours sans palper une seule pièce de monnaie.

Avec mes copains, nous nous mettions à l’écart dans un coin pour écouter en fredonnant en toute quiétude, essayant de toutes nos forces d’imiter tant bien que mal nos chanteurs préférés avec les quelques couplets qu’on avait réussi à apprendre… on s’en donnait à cœur joie:

Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Tout est blanc de désespoir.

Triste certitude, le froid fait l’absence.


En ce temps là, à la maison on n’avait pas encore de tourne disques. D’ailleurs, très peu de nos voisins dans le quartier en avaient un. La télé qui venait de faire son apparition était réservée à quelques privilégiés.

Quant au volumineux et encombrant poste radio qui faisait partie des meubles de notre salon, sans jamais changer de place, il fut la plus part du temps confisqué par mon père qui s’y collait presque pour suivre les informations du soir, et parfois même tard dans la nuit .Pour le reste du temps, ma sœur aînée se l’accaparait pour ses émissions préférées et veillait surtout à ce que personne n’y touchait,

On avait à peine quinze ans ,et tout ce qu’on réussissait à apprendre de nos ainés , tout ce que la vie nous apprenait à travers le cinéma, la lecture et les chansons ; toutes les belles choses, et les vilaines aussi que nous découvrîmes  grâce à nos propres efforts,  et nos astuces de curieux, et ce, à mesure qu’on grandissait et que les jours s’écoulaient, et qui furent somme toute inabordables ,voire impossibles à atteindre pour les enfants que nous fumes, vinrent automatiquement s’ajouter à la longue liste de nos rêves ; des rêves d’adolescents , trop ambitieux et sans frontières.

Même les photos que nous fîmes lors de certaines occasions, quoi qu’elles furent en noir et blanc, ne nous paraissaient pas aussi tristes qu’aujourd’hui. Nos rêves non plus n’étaient pas en couleur, mais étaient beaux, tellement beaux .Des rêves qui meublaient nos moments vides en hiver et apaisaient nos chagrins d’adolescents. Des rêves qui mûrissaient, se développaient,  et qu’on s’évertuait à retoucher à mesure qu’on grandissait, et au gré  des événements nouveaux qui se profilaient.

On avait à peine quinze ans ,les festivals Woodstock et l’Ile de Weight ,battaient la mesure .La musique pop et le LSD faisaient flipper les hordes indomptables de jeunes ,des hippies dans le vent, torse nu , cheveux longs et  fringues à la mode…dont les images nous laissaient rêveurs. Elles nous parvenaient comme un événement planétaire, mais avec un retard de plusieurs jours par le biais de Paris Match et d’autres magazines qu’on s’échangeait entre copains comme un bien rare et précieux

(l’internet , le numérique et FB n’étaient pas encore nés ).

Bob Dylan , Jimi Hendrix, Led zeppelin  et les Whoo  scandaient leurs plus gros succès Pop de l’époque et faisaient vibrer et danser comme des fous les milliers de spectateurs venus de tous les coins du monde; on est au lendemain de Mai soixante huit .Les slogans dessinés sur les bras et sur les joues de ces jeunes étaient: amour et paix (Faites l’Amour pas la Guerre).

Quant à nous, on voulait tout connaitre, tout savoir, mais on n’avait que quinze ans et on n’y comprenait que dalle. Pourtant nos premières booms commençaient déjà  à se faire entendre dans le quartier, et on répétait comme on pouvait et sans se lasser.

Yesterday, all my troubles seemed so far away

Now it looks as though they’re here to stay

Oh, I believe in yesterday

Le bonheur pour nous se résumait souvent en très peu de choses : l’achat d’un nouveau roman , un magazine ou un disque  , des baskets et un jeans offerts par les parents ,après plusieurs semaines d’attente… étaient une joie intense qui durait plusieurs jours , ou bien le temps que se poursuivaient les compliments faits à leur sujet par les copains.

On avait quinze ans. Ah, si on avait su , on aurait surement retenu le temps !!!

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