Equipe de waterpolo d’El Jadida en 1961. Debout : Sellam, Abdelhay Ouafi, Abderrahim Belkhayat, et Ahmed Lamssaouber. Assis : Bouchaib Ould El-Attar, Mohammed Rhribil tient la coupe et Kacem Belkhayat.

Dans les années 1960, la banlieue d’El-Jadida était une immense étendue allant du phare SidiBouafi jusqu’à Sidi-Yahya sur la route de Marrakech passant par Hajrat Fekkak. C’était une banlieue composée de champs agricoles et d’azibs. Juste en face du futur supermarché Acima, il y avait un verger abandonné que nous appelions Jniyene diminutif de Jnane en arabe et qui signifie jardin. Dans mon adolescence, nous étions une bande de copains qui jouions dans ce jniyene agrémenté de quelques figuiers, d’agaves et d’autres arbres qui ne donnaient plus de fruit. En fait, le jniyene avait un propriétaire, le nommé Rhribil, mais nous ne le connaissions pas car il n’y avait là ni habitat ni gardien. Cet endroit jouxtait l’ancienne ferme Brondel où, dans sa partie bâtie, Martial Tacks, géomètre français, avait établi le siège de sa société, la Smaft. Bien plus tard, j’ai fait la connaissance de l’héritier du jniyene qui n’existe plus depuis que la ville s’est étendue sur toute la banlieue. Il s’agit de Mohammed Rhribil, de son nom complet Mohammed ben Mohammed ben Ahmed ben Smail ben Larbi. Il fut l’un des anciens adhérents de l’Association nautique d’El Jadida, l’une des plus belles structures de formation de la jeunesse jdidie après l’Indépendance. Voici son témoignage :

Je suis Mohammed Rhribil, né à El Jadida en 1943, issu d’une famille originaire des Doukkala. Je précise que je n’ai aucun lien de parenté avec l’ancien juge Rhorbal d’origine algérienne qui exerçait au tribunal de cette ville. Nous habitions le quartier populaire d’ElKelaâ qui avait la particularité d’être représentatif de toute la population du Maroc. Ainsi nous avions comme voisins ou presque le caïd El-Houari, le Tétouanais Serraj, Haj Moussa Samir, le facteur Abdellatif Loumine, le skippeur Brahim Bennasser, l’enseignant Tibari Arsalane, le footballeur Mostafa Fétoui Chérif, l’ingénieur Mostafa Naïm, la famille du philosophe Abderrahmane Taha dit Roudani, et la spécialiste de l’heptathlon Cherifa Meskaoui. Le terrain dit Jniyene qui nous appartenait fut acquis par mon grand père feu Ahmed Rhorbal. Il l’avait acheté à un négociant gibraltarien établi à Mazagan dit Pepe de Maria. Mon grand-père, lui-même, était protégé anglais selon les usages de cette époque. L’achat du terrain remonte à l’année 1913 comme en atteste un document officiel. Le terrain était revenu à mon père, Si Mohammed, qui l’exploitait comme potager. Mais comme mon père mourut en janvier 1944 alors que j’avais six mois, le terrain est resté à l’abandon plusieurs années de suite. J’ai fait ma scolarité à l’école professionnelle franco-musulmane de derb Touil, actuellement collège Rafiî, sous la direction de son premier directeur M. Boissy. Nous avions comme professeurs Si Mahfoud, Si Hettab, Si Larbi, Marcel Ratel, M. Philippe et son épouse Stella et l’Algérien Mohammed Ait-Kaci. C’est en 1958 que j’ai appris la natation avec le maître-nageur Larbi Bousselham. L’année suivante, je me suis inscrit au club nautique, sis au port d’El Jadida, pour la pratique de la voile et de la natation. Je n’ai payé que deux dirhams comme frais d’adhésion. Au début, nous étions une quinzaine d’adhérents moitié Marocains et moitié Européens. Cette pratique sportive d’excellence avait été introduite à El Jadida grâce à un excellent marin breton Joseph Sauveur. Ce dernier, retraité de la Marine française, était célibataire et avait un petit logement dans l’enceinte du port. Ce formateur dépendait du département de la Jeunesse et des Sports. Il rendit d’énormes services au club nautique grâce à son savoir et à son charisme. Au sujet de l’arrivée de Sauveur à El-Jadida, certains disaient qu’il y était arrivé la première fois lorsque son voilier avait subi un dommage en naviguant dans les hauts fonds. Après les nécessaires réparations, il fut approché par un responsable français du port qui lui proposa d’y rester et d’y créer le premier club nautique. Mais, de toute évidence, il était connu à El Jadida que Joseph Sauveur s’était lié à une dame française dont il était très épris. Cette dame dirigeait une boutique de vente de vêtements sur l’ancienne avenue Clemenceau, aujourd’hui avenue Mohammed Rafiî. Raison de plus pour s’investir à El Jadida auprès des amoureux de la voile. Parmi les anciens adhérents du club nautique, il faut citer Brahim Bennasser qui devint plus tard responsable de la base nautique d’El Jadida. Il était membre de la Fédération Royale marocaine de yachting à voile. Il a également commencé la natation dans les années 1954-55 avec Yves Chalançon, Victor Puglisi, Mostafa Lahlali, Rachid Ait-Kaci, Brahim Tounsi, Tibari Kahtane, Ahmed Lemfedel Chraïbi et Jean-Claude Fauché qui était à l’école maritime. Bennasser sera le moniteur préféré des Français et des notables de la ville qui lui ont confié leurs enfants tels Revole, Taouqi, Caffin, Jamal Mzily, Jaouad Hassar, Mostafa Nejras et les trois fils Tibari. Dans une seconde phase, il y eut comme adhérents Mostafa Amara fils du papetier Allal Amara, Mostafa Addad dit Asikri mais connu par le prénom de son père Omar, Mohammed Chraïbi fonctionnaire au tribunal, ancien champion du Maroc, Mohammed Mizhar, Ali Sakhir devenu médecin à El Jadida, Mustapha Sordo, Victor Puglisi et son frère Antoine dit Nounou, Bouchaib Ould El-Attar, Sellam et les trois frères Belkhayat : Si Mohammed, Abderrahim et Kacem. La famille Belkhayat était très impliquée au niveau du club. Le patriarche de cette famille était un patriote connu à Fès et il fut exilé à ElJadida au temps du Protectorat. La famille s’est installée à derb Bendriss où le père Belkhayat, pour gagner sa vie, vendait le khliî (viande confite dans la graisse). Son fils Si Mohammed devint président de notre club pendant quelques années. Professeur de français de son état, il s’expatria, plus tard, au Sénégal. Parmi les adhérents marocains de confession juive, on comptait les enfants du coiffeur David Moyal, Michel et sa sœur Stella, ainsi que Victor Haziza et sa sœur Sylvia, Meyer El Baz, David Bensimon et Jacquot Abergel. En 1961-62, nous participions au tour du port de Casablanca à la nage. En cette année-là c’était Mohammed Mizhar qui a gagné l’épreuve. Cependant, les responsables casablancais n’apprécièrent pas que la coupe leur échappe et revienne à un jeune doukkali. Ils prétextèrent que le candidat n’avait pas l’âge requis et qu’il faisait partie des minimes. Mais devant notre insistance, ils furent obligés de le déclarer vainqueur. En réalité, ce prétexte ne valait rien puisqu’il fallait remplir les conditions préalables pour être autorisé à participer à cette épreuve. Notre club baptisé Association nautique de Mazagan était connu sous le sigle « A.N.M ». La dénomination changea légèrement pour devenir « Association nautique d’El Jadida ». Le club avait une réputation nationale pour la pratique des trois sports de mer : la natation, l’aviron et la voile. Il avait été créé dans les années 1920. Au lendemain de l’Indépendance, il fut dirigé par docteur Lauzié, médecin français établi dans le privé. Il fut aidé par quelques marocains et français tels André Frit et Basty. Un certain Fitouri, d’origine tunisienne, lui succéda. El Jadida était à cette époque-là de l’Indépendance la capitale de la voile au Maroc. Abdelhadi Boutaleb, ministre de la Jeunesse et des Sports (de 1961 à 1967), avait alors constaté qu’à El-Jadida un budget confortable était alloué annuellement pour le financement de ces sports. Il en a demandé la raison et, quand il en a été informé, il a pris la décision de nommer trois éléments brillants de ces disciplines de notre club dans les villes où ces pratiques étaient inexistantes ou presque. Ainsi Brahim Bennasser anciennement affecté à la base nautique de Safi en 1959 fut nommé à celle d’Agadir en 1961. Abdellah Kamili le remplaça à la base de Safi et Omar Addad fut nommé à Rabat puis à Mohammedia. Ce dernier avait participé à plusieurs compétitions dont l’une à Naples en Italie et l’autre au Japon, aux Jeux olympiques de 1960. A mon avis, si, après, les meilleurs skippeurs se trouvaient à Mohammedia, c’est un peu grâce à Omar Addad. En ces temps-là, nous avions à El Jadida les meilleurs barreurs du Maroc, la meilleure équipe de waterpolo avec, entre autres, Robert Puglisi et Mustapha Berrada, ainsi que les meilleurs nageurs tels Mohammed Mizhar et Omar Addad.

Une autre particularité à signaler, c’est que les jeunes adhérents du club étaient dans leur majorité des lycéens qui arrivaient au club avec leurs cartables. Après chaque séance d’entraînement, ils s’isolaient individuellement ou en binôme dans les vestiaires pour réviser leurs cours. Ceci est vrai, par exemple, pour Tijani Missâd, Moumni qui devint médecin, Tahar Masmoudi futur ministre, Abdellatif Rabah plus tard avocat à Casablanca et son défunt frère futur vétérinaire. Au début des années 1970, Abdellah Samir, ingénieur des T.P, est devenu président de l’association. Il réaménagea l’infrastructure et renouvela les vestiaires. De ce fait, il augmenta légèrement les frais d’adhésion mais qui restaient toujours bien modestes. Il ouvrit l’association à des cadres comme docteur Robert Ficini et à certaines personnalités disposant de voiliers comme, par exemple, le chirurgien Paul Hamelin de l’hôpital régional. Abdellah Samir et Alexandre Marco, connu par son surnom Nenito, ont développé respectivement le ski nautique et la voile. Dans notre club, Mostafa Nejrass et Paul Marco (fils d’Alexandre) étaient considérés comme experts en ski nautique. Les deux faisaient des démonstrations de ski lors de certaines rencontres et cérémonies. En somme, El Jadida était une ville agréable et dynamique. Sa population très cosmopolite était d’un bon niveau culturel au sens large du terme. Nous étions ouverts à la modernité. Moi-même, à l’âge de 16 ans, et sans complexe aucun, j’accompagnais ma mère tous les samedis au cinéma Le Paris chez madame Dufour pour voir les films programmés. Nous allions également au théâtre qui était très animé. Ma mère Fatna, décédée en 1984, a vécu plusieurs années avec la grande famille des Tazi, d’où son ouverture d’esprit. D’ailleurs, ma mère n’était pas un cas exceptionnel et unique dans cette ville. J’étais orphelin et je me suis alors concentré sur ma vie professionnelle. Je travaillais comme magasinier chez Marcel Perrault, fils de l’infirmière Mme Millet connue à El-Jadida au temps du Protectorat. Cette dame s’occupait du dispensaire de la place Moulay Hassan alors que Marcel était propriétaire d’un magasin de vente de pièces détachées sur l’avenue Mohammed V. J’ai exercé cette fonction auprès de Marcel de 1963 à 1986. Avant moi, il y eut Mostafa ould Salem l’électricien qui avait commencé avec Marcel en 1957. Pendant deux décennies, nous avions énormément d’activités puisque nous détenions presque le monopole des Doukkala pour la vente de pièces détachées. D’ailleurs, dans tout El-Jadida, on ne comptait que trois vendeurs dans ce commerce et tous des étrangers : M. Félix, l’Espagnol Lopez et Marcel Perrault. En 1987, Marcel a quitté le Maroc pour la France car ses enfants, Eric et Elisabeth, devaient être scolarisés dans une école à Paris. Il faut dire que beaucoup d’autres commerçants et négociants, notamment des Marocains de confession juive, étaient déjà partis tels Bahia et Edery qui avaient eu des commerces florissants. Nous avions également à El-Jadida les meilleurs céréaliers qui virent leur activité décliner après l’Indépendance. Certains juifs jdidis étaient d’ailleurs des personnalités très riches telle Saâdia Bensimon que j’ai connue et qui possédait en immobilier presque tout le centre-ville. J’ai également été témoin de deux grandes opérations de modernisation de la ville qui furent initiées par la municipalité. C’était au début des années 1970 et j’y ai participé en tant que chef de ventes d’abord du concessionnaire Simca, puis de Renault-Berliet. La première opération concernait l’élimination des calèches qui, disait-on, salissaient les rues pour les remplacer par des taxis. La Simca 1000 était à l’époque la marque conçue pour être utilisée comme taxi de ville. Mais les cochers ne possédaient pas le budget nécessaire à l’acquisition d’un véhicule. La solution fut de leur octroyer un crédit intégral. Au niveau de l’agrément de transport, et grâce au gouverneur de l’époque, Salah Mzily, chaque trio de conducteurs bénéficia d’un seul agrément de taxi. La deuxième opération consista à remplacer les tombereaux de collecte de déchets domestiques par des camions Berliet. Mais ces camions ne pouvant pas emprunter les ruelles, il fallut penser aussi à l’acquisition de petits camions pouvant circuler dans les rues étroites. Quant à l’association nautique d’El Jadida, je dirais qu’après des années de léthargie notamment dans les années 1980 et les suivantes, elle a retrouvé, il y a quelques années, son dynamisme et sa fierté grâce à l’engagement des nouveaux adhérents avec à leur tête son président Khalil Berrezouk. Espérons que la nouvelle génération saura se montrer digne de ses glorieux aînés qui ont tellement aimé la mer et ont su donner tant d’éclat aux sports nautiques à El Jadida.

Par Mustapha Jmahri

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