Mohamed BENAZZOUZ Un nationaliste de la ville de Safi (1)

Par: Ahmed BENHIMA    benhima0 (eljadidascoop)

Après six décennies d’indépendance, il semble que l’histoire contemporaine du Maroc n’est pas tout à fait à jour. Les biographies des héros de la résistance à l’occupation, par exemple, ne sont connues que grâce à l’initiative  et aux frais personnels de chercheurs ou d’amateurs isolés (2).

benazzouz

Les exploits de certains martyrs (3) ne sont ni  convenablement écrits ni systématiquement enseignés. Ils sont le plus souvent relatés,  plus comme des contes ou des mythes que comme des événements importants et marquants dans l’histoire de notre pays. Il  y en avait  pourtant un peu partout, dans les grandes comme dans les petites villes et même dans des contrées reculées. Ils étaient issus de toutes les classes sociales. La bourgeoisie, instruite et exercée, fournissait généralement les leaders.  Les classes moyennes et  populaires assuraient l’encadrement et l’action sur le terrain.  Tous partageaient les mêmes valeurs et adhéraient au  même combat. Leurs buts communs étaient l’indépendance du pays et  le retour du Roi (4) à Son trône. Ces promesses, ils les avaient toutes parfaitement tenues, souvent au prix fort.  Leurs aspirations  étaient  également communes. Ils rêvaient de répartitions  équitables des services,  des biens, des droits et des devoirs dans

leur patrie redevenue indépendante. Sur ces derniers points, ils ont plutôt rêvé. Aujourd’hui, ils sont pratiquement effacés des mémoires. Les  contemporains n’en ont gardé que peu de  traces. Les jeunes ne les connaissent pas. Quel dommage ! Ils auraient servi de modèles en matière de civisme à l’instar de feu Si Mohamed BENAZZOUZ, dont traite cet article.  Ce dommage, les historiens, les spécialistes et les responsables  peuvent le réparer.

Le concours de plusieurs facteurs  a  prédestiné   Si Mohamed  et un grand nombre de ses compagnons (5)  au militantisme  héroïque  dans le cadre d’un nationalisme naissant, fort et vivace. Parmi ces facteurs, on peut énumérer :

  • Sa naissance dans un milieu allié par le sang,  par les intérêts et les principes  aux fondateurs du mouvement d’indépendance dans la ville de Safi à une époque historique déterminante dans l’histoire du Maroc,
  • Sa scolarisation religieuse et traditionnelle dans le msid puis moderne, dans l’ école  Moulay Youssef restée dans la ville et sa région, un symbole d’ouverture sur le monde extérieur, d’initiation et de préparation aux mutations économiques, politiques et sociales en cours et en vue,
  • Son parcours professionnel diversifié en lien  et en harmonie avec son militantisme
  • Et son adhésion au  parti  de l’istiqlal, promoteur et porteur de tous les espoirs.

benazzouz1Père de Si Mohamed, Feu Si Abderrahman Benazzouz. Négociant à Safi. Président de la Chambre de Commerce et d’Agriculture à Safi. Né en 1877. Envoyé par le protectorat français en mission à Bordeaux en 1928. Membre de la Commission Municipale durant de nombreuses années. Membre de la Société de Bienfaisance musulmane. Chevalier du Ouissam Alaouite.(6)

 Si  Mohamed BENAZZOUZ  est né  dans la  médina de Safi, au début des années 20 du XXè siècle. Il est le seul enfant mâle dans une famille qui compte cinq autres filles. Son père, Si Abderrahman BENAZZOUZ, négociant en  tissu et président de la chambre de commerce et d’agriculture était un homme  convivial et à l’esprit fort ouvert. Il  plaça  son fils, d’abord dans le msid  et son annexe Zaouiya Al maslohya pour un enseignement religieux qui visait  l’apprentissage du Coran et de la langue arabe sous l’égide d’éminents faqihs tels Si Mohamed Haskouri, Moulay Abdesslam ben Moulay Al Haj Al Idrissi, Mohamed Serghini, Mohamed ben Abdelkhalek, Sidi Thami ben Allal Al Ouazzani, Mohamed ben Bouzid ou Mohamed ben Abdeljabbar Al Ouazzani.  Cet enseignement, en apparence rudimentaire, était dispensé avec une conscience et un dévouement rares. Il  initiait aux valeurs islamiques qui préconisent l’amour de la patrie et le devoir du sacrifice pour son indépendance  et pour la dignité de ses citoyens. Il dispensait également, à l’insu des autorités françaises (7), des cours de calcul, d’histoire, de géographie en tant que disciplines d’éveil et de chansons patriotiques comme prélude et préparation à un combat imminent.  Selon le témoignage de son contemporain, le professeur Si Abderrahim Ouazzani, Si Mohamed Benazzouz faisait partie des meilleurs élèves de sa promotion. Il récitait de mémoire les soixante chapitres du Livre saint et le recueil d’Al Jarroumiya (8). Ceci lui valait le titre honorifique et affectueux de « Baba Taleb » de la part de toutes ses nièces et de tous ses neveux.  Ensuite, Si Mohamed rejoignit l’école Moulay Youssef pour un enseignement moderne qui initiait à la langue française et à sa culture mais surtout, qui ouvrait les yeux sur un monde nouveau en pleine mutation. Certes, cet enseignement ne cachait pas son objectif de rallier des partisans pour la politique  coloniale et de séduire par des apports scientifiques et pédagogiques modernes mais il n’y manquait pas d’enseignants nationaux  pour contrer les projets coloniaux. Les témoins citent  à ce propos  le faqih Driss ben Nacer, le faqih Mohamed Benhima dit Al Alj, Moulay M’hamed Kazouz dit Monsieur Moulay, M’hamed Ghiati , Mouhydine Machriqui, Ahmed Achour ou Mohamed Ferhat.

Si Mohamed quitta l’école aux alentours de l’année 1942 avec un certificat d’études, un  bagage culturel assez consistant et un sens civique suffisant  pour décider de s’engager dans une sorte de jihad pour l’indépendance du pays. Il a également acquis  un savoir pratique convenable pour entreprendre précocement des activités lucratives qui lui assuraient l’autonomie financière. De son aveu à ses contemporains, Si Mohamed ne voulait   être  une charge pour personne. Toute sa vie, il tint cet engagement.  Il rejoignit  son ami de toujours, Si Abdesslam Mjid  dans une fonction au contrôle civil. Il s’y adapta et même y excella. Il  n’y passa pourtant que peu de temps puisque l’administration  soupçonna vite  ses tendances politiques et son hostilité à l’occupation française. Retrouvé sans travail, Si Mohamed ouvrit son propre commerce à la kissarya et y exerça le métier de son père. Un peu plus tard, Monsieur Ouakkach, Istiqlalien originaire de Fès, ouvrit un magasin de chaussures  à proximité du cinéma Roxy sur initiative du parti de l’istiqlal qui voulait conquérir certains secteurs commerciaux réservés jusque-là aux européens, principalement français. Il y plaça  Si Mohamed qui, fort de son expérience de commerçant,  le dirigea  avec habileté et surtout avec dévouement.  Plus tard, Si Abdesslam Mjid présenta son ami Si Mohamed à Monsieur Ledun, Breton,professionnel de pêche, établi à Safi et patron de la grande conserverie de sardines Glofi.  Il le lui recommanda pour ses nombreuses qualités personnelles et professionnelles. Monsieur Ledun remarqua, en peu de temps, la vivacité, l’intelligence et l’esprit entreprenant de Si Mohamed. Il apprécia tout autant, son honnêteté, sa discipline et sa rigueur. Avec le temps, il lui confia toute une flotte de pêche qu’il dirigea avec adresse et avec succès. Monsieur Ledun  eut sans doute de l’admiration pour le patriotisme et pour  l’engagement politique de son employé. Il lui versa (ainsi qu’à Si Abdesslam M’Jid et pour les mêmes raisons) l’intégralité  de ses salaires, majorés d’un substantiel complément en périodes d’arrestations et d’emprisonnements.  Après  avoir quitté le groupe Glofi,  Si Mohamed s’installa  à Casablanca  et intégra les conserveries de Monsieur Said EL ALJ, président d’UNIMER, la plus grande société de conserves végétales et de poissons au Maroc. Celui-ci   apprécia  chez Si Mohamed, au plus haut niveau et jusqu’à la fin de sa vie, ses qualités et ses atouts professionnels  qui eurent un impact très positif sur les affaires. Il apprécia tout autant son  passé de nationaliste et ses valeurs civiques, morales et religieuses.

Nous sommes au milieu  ou à la fin des années quarante. Son beau frère (6) Si Abdesslam Guerraoui, acquis  à la cause nationale depuis sa jeunesse au collège de Moulay Youssef de Rabat  avec d’illustres militants tels Driss M’Hamdi et Abdelkrim Benjelloun est membre actif au bureau du parti  de l’istiqlal depuis son retour à Safi. Il décela chez lui le profil idéal du jeune dont le parti avait besoin pour sa commission de l’éducation nationale que dirigeait  Zine El Abidine El Ouazzani. Si Mohamed adhéra à son tour au parti et s’occupa avec brio et aisance  de la communication. Il assura le lien entre le bureau et les adhérents auxquels il présentait en les adaptant à leur niveau  puis  expliquait les communiqués hebdomadaires du parti.  Il distribuait les tracts,  organisait les réunions,  rédigeait les slogans mais ne touchait jamais aux armes.  On appréciait unanimement chez lui, le sens de l’écoute, la patience, le sang froid nécessaire dans ce rôle et dans ces conditions.  Il était souvent recherché mais on n’arrivait  pas à l’arrêter tant il était discret et s’entourait de précautions. C’est  lui qui se présentait et affrontait, avec courage, les dures épreuves  des  interrogatoires, des  intimidations d’usage et des incarcérations survenues principalement en 1953 (Exil de Feu Mohammed V) 1954 (Assassinat de Farhat Hachad) ou 1955 (Mouvement syndical que menaient à Safi des militants  dont le dernier survivant est RaÏss Ali Ben Doukali que Dieu en préserve la vie). Chargé de déposer chez le contrôleur civil une copie du manifeste de l’indépendance,  Si Abderrahman, soucieux pour la sécurité et la vie de son fils, s’en chargea lui-même. La réplique n’a pas tardé. Ce dernier fut, sans  surprise, démis de son poste de président de la chambre de commerce et d’agriculture et subit d’autres vengeances et vexations.

En 1956, le Maroc est enfin indépendant. Sidi Mohamed ben Youssef est de retour au trône. La mission de cette génération et de ses aînés (5) est parfaitement accomplie. Si Mohamed se voit proposer d’importants postes de responsabilité qu’il décline sans hésitation. « Je n’ai, répétait-il, milité pour aucun prestige ou avantage  matériel personnel. J’ai sacrifié bénévolement ma jeunesse, ma vie pour ma patrie et pour mon Roi.  C’est chose faite. Dieu merci.»

Le 25 janvier 1959 l’aile gauche du parti se révolta  contre la direction donnant lieu à deux courants opposés. L’une conservatrice et nationaliste de Allal Al Fassi, Ahmed Balafrej et M’Hamed Boucetta et l’autre progressiste, tiers-mondiste et syndicaliste de Abderrahim Bouabid, Abdallah Ibrahim et Mehdi Benbarka.

Le 6 septembre 1959, le congrès fondateur de L’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP) eut  lieu à Casablanca. Cette scission n’était  pas du goût de Si Mohamed. Même ardemment sollicité par les deux ailes, il démissionna et mit fin à toute activité politique suscitant l’ire et la hargne des uns et des autres. Il se consacra à son travail, s’adonna à des activités associatives sportives et sociales et organisa des pèlerinages (Haj et omra). Il réussit  tout ce qu’il avait entrepris : sa formation qui alliait tradition et modernité,  sa  carrière qui fut brillante  et son militantisme  qui fut intelligent et rationnel. En effet, Si Mohamed faisait la distinction entre la France conquérante qu’il combattit et la France alliée à laquelle il vouait respect et admiration.

Dès le début des années 90, Si Mohamed Benazzouz  affaibli par l’âge, par de longues années d’activités intenses et par le nomadisme qui caractérisait son mode de vie décida  de s’installer à Marrakech. Sans doute, le charme et le climat de cette ville lui convenaient.  En 1997, il y décéda  et  y fut inhumé.

Puisse Dieu l’accueillir dans Sa sainte miséricorde et l’admettre sans Son vaste paradis « …avec  ceux qu’Allah a comblé de bienfaits : les prophètes, les véridiques, les martyrs et les vertueux. Et quels compagnons que ceux- là »  Coran, Les femmes, verset 69

Puisse  sa vie  et celles de ses valeureux compagnons servir de modèles aux nouvelles générations pour le grand bien de notre pays en général, et de notre ville en particulier.

Ahmed BENHIMA

Notes :

  • J’adresse de vifs remerciements au professeur Si Abderrahim Ouazzani et à mes cousins Guerraoui qui m’ont fourni les informations nécessaires à l’élaboration de cet article.
  • Par ses nombreuses publications, le professeur Brahim Kredya a contribué à faire connaître plusieurs personnalités et plusieurs aspects  de la ville et de la société de Safi.
  • Mohamed Zerktouni ou Allal ben Abdallah, par exemple.
  • Mohamed V ou Sidi Mohamed Ben Youssef, envoyé en exil à Madagascar.
  • Les frères Mohamed et Abdeslam Mjid, entre autres.
  • Informations empruntées à un document publié par le docteur Mohamed Akkar.
  • Avec le soutien discret mais important du pacha Haj Tahar Al Maqri.
  • Traité de philologie/grammaire arabe.
  • Si Abdesslam épousa la soeur de Si Mohamed, La Oumhani Benazzouz et ce dernier a épousé une nièce de Si Abdesslam.
  • Ils sont nombreux. J’en citerai au moins les signataires safiots du manifeste de l’indépendance : Faqih Si Abdesslam Mestari, Si Belkhadir et Si Bouamarani.

 

 

 

 

 

 

Related posts

Leave a Comment