Lecture dans l’œuvre de Si Ahmed MASLOHI

Je dédie cet essai  à mes cousines et cousins MASLOHI : Rabéa, Samir,  Fouad, Youssef, Nadia et  Lamia avec mes sentiments affectueux.

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Feu Si Ahmed Maslohi

 Pour entrer dans l’œuvre  artistique de  Si Ahmed MASLOHI, à travers quelques tableaux disponibles et représentatifs, pour tenter de comprendre ou  au moins de deviner les messages qu’elle émet, il faut mettre ses travaux en lien avec son époque, avec le milieu où il a vécu et avec les états d’âme qui ont résulté, à chaque fois, des événements marquants  de sa vie. Ses créations présentent une grande variété thématique et technique. Elles s’étendent, en effet, sur  plus  de  six décennies et comportent, tout à la fois, du figuratif, de l’abstrait (mais celui-ci est bien particulier puisqu’il prolonge le figuratif du départ), et comprend aussi des sculptures modernes  d’une réelle beauté.

Comment  Si Ahmed  est-il arrivé  à la peinture ?

J’ignore la réponse précise  à cette question mais ce qui est sûr, c’est que  l’école de son temps, sous le régime du protectorat français, accordait une place importante aux travaux manuels et initiait aux activités artistiques, notamment le dessin et le coloriage.  L’enfant  MASLOHI  était, selon le témoignage de son entourage, un garçon observateur et attentif.  Autour de lui, les femmes  brodaient, parfois aussi  tissaient ; à la place des potiers on décorait déjà selon l’enseignement  et les instructions de maître LAMALI (1)  et, de temps en temps, des français (Nsara) posaient leurs chevalets devant des monuments,  devant des souks ou devant des artisans. Ce sont probablement les effets conjugués de tous ces facteurs qui  ont éveillé chez ce garçon, le goût et l’envie de faire pareil.

Et c’est dans le figuratif  qu’il s’est épanoui et qu’il a  le plus investi. Ce choix  a naturellement découlé de  la conception  courante de l’art des années 30 et 40  au Maroc en général, à fortiori  à Safi. Un artiste peintre était celui qui savait dessiner, qui reproduisait fidèlement ses modèles. De ce point de vue, les portraitistes étaient quasiment des magiciens. C’est tellement vrai que l’auteur inconnu d’un autoportrait tout aussi inconnu a donné le nom de son produit créatif à un point sur la route principale Safi/El Jadida que les transporteurs connaissent parfaitement et appellent, comme pour le consacrer, « مصور راسو » (Littéralement, celui qui a fait son autoportrait). L’enfant MASLOHI se concentrera sur son art, d’abord à l’aquarelle, plus tard  à l’huile. C’est ainsi qu’il  a reproduit, très tôt, certains monuments, principalement Bab Chaâba que j’ai l’heureuse surprise de retrouver dans la collection de son fils Samir.

Après la petite enfance et le début de l’adolescence dans la ville natale, on distinguera dans sa carrière deux espaces déterminants : Marrakech et Safi. La première inspirera des tableaux dans lesquels il déploiera, en toute liberté, son savoir faire artistique à travers  le choix de sujets pittoresques, qui présentent une diversité de formes, une coloration riche et nuancée. Il en reproduira, avec une étonnante dextérité, les détails  les  plus subtils et les plus fins. La seconde inspirera les tableaux du repli sur soi et de la méditation dans lesquels il préférera le terne au brillant, le vif éclatant  au doux lumineux.  Le passage d’un mode à l’autre n’est jamais brutal et la rupture avec l’un ou avec l’autre n’est jamais totale. Souvent même, il conciliera l’un avec l’autre.

Au printemps de sa vie, il a fait de Marrakech sa destination privilégiée. Il n’y a pas de surprise à ce choix. Marrakech est en effet la ville idéale pour  celui qui adore la lumière, la chaleur, les odeurs et les couleurs. Si Ahmed est en pleine jeunesse. Il  est spécialement friand de ces éléments. C’est donc dans cette ville qu’il peindra tout  ce qui est, autour de lui, à portée de ses yeux et de son cœur, beau et attrayant. Les tableaux de cette époque reflèteront cette joie de vivre par la diversité de leurs thèmes  et par la vivacité de leurs coloris. Aucun détail ne sera négligé, par respect pour le modèle, réel ou imaginaire, et par fidélité à la tradition artistique qu’il a choisie. Mais aussi pour le témoignage, pour l’invitation à méditer respectueusement, à aimer passionnément ce qu’il offre à voir, exactement  comme lui-même voit et aime.

Il y aura ensuite le retour à Safi.  C’était pour terminer la carrière médicale, pour être plus proche des parents vieillissant, pour renouer avec les souvenirs de son passé, pour avoir une vue propice au rêve et à la contemplation sur la mer si belle de la cité de l’océan.  Mais  Safi est déjà une ville dégradée, polluée, laissée à l’abandon et totalement défigurée. Au lieu d’une ville propre et coquette il retrouve une cité ruralisée, sale et hideuse. Les cheminées d’un complexe monstre crachent continuellement et  impunément des fumées noirâtres, malodorantes et agressent les santés vulnérables. Cette déliquescence généralisée précipite son retour à Marrakech où il séjournera le restant de sa vie. Les tableaux de cette époque reflèteront ce malaise physique et psychique, principalement par le recours à des fonds et à des teintes de plus en plus sombres.

Quel objectif poursuivait Si Ahmed, quel message émettait-il à travers son œuvre si riche et si variée ?  Autodidacte intrépide, il ne faisait pas de discours théoriques sur l’art. Ni sur le sien ni sur celui des autres. Par contre, Il travaillait beaucoup,  Il répondait gracieusement et bénévolement aux questions sur ses travaux, sur sa technique, sur ses matériaux ou donnait son avis sur d’autres artistes, anciens ou contemporains, nationaux ou étrangers.  Je crois qu’il n’avait d’autres buts que de chercher le beau, de le reproduire et de l’offrir pour rendre gai et heureux, de corriger le disgracieux et de condamner ce qui blesse la vue ou offense les sentiments.  Son message  consistait sans doute  à affirmer que c’est notre manière de regarder, de percevoir le monde qui nous entoure qui déterminent sa beauté ou sa laideur. Malheureusement, avec un système éducatif, en difficulté et en crise, qui ne favorise  plus l’intérêt et l’engouement pour les arts ni le soutien pour les artistes, les messages que véhicule l’art ne sont plus perceptibles, les artistes sont méconnus. De plus, le diktat de l’argent et la loi du rendement se sont emparé du domaine artistique, toutes spécialités confondues, et ne considèrent que ce qui rapporte. Beaucoup d’artistes dont Si Ahmed Maslohi se sont trouvés à l’écart de ce circuit injuste et impitoyable. Le marché a certes sa loi et sa logique mais les pouvoirs publics, par la voix de leurs institutions, et les amateurs des arts, à travers leurs médias, leurs associations et leurs galeries ont leur mot à dire pour empêcher qu’on étouffe les femmes et les hommes libres, imaginatifs et entreprenants  de créer, de  s’exprimer, de s’épanouir et de participer, à leur fine manière d’égayer notre monde.

S’agissant, encore  de Si Maslohi,  son œuvre est là. Tôt ou tard,  elle parlera d’elle-même. « Elle est là  et elle  témoignera de sa propre valeur affirmait  un jour  et en substance, son propre fils, le docteur Samir». C’est aussi mon opinion.

Par: Ahmed BENHIMA

(1)  Arrivé à safi vers 1918, Lamali, maître céramiste formé à Sèvres et recruté par le maréchal Lyautey, ouvre un cours de dessin et de tournage pour former de jeunes apprentis. C’est grâce à lui que cette activité sera promue au rang d’œuvre d’art. Malheureusement, il n’a pas eu de successeurs aussi audacieux, entreprenants,  inventifs et  créateurs.

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 Sans titre, août 1970,  Collection privée,  Mme  Guerraoui Seffar  Farida

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Sans titre, collection privée du docteur Samir Maslohi

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