LE PARADOXE DU COMEDIEN

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Dounia Boutazout et Aziz El Hattab

 Par : Ahmed BENHIMA

«  L’acteur convaincant est celui qui est capable d’exprimer une émotion qu’il ne ressent pas, parce que moins on sent, plus on fait sentir. »   Denis DIDEROT (Ecrivain et philosophe français du XVIIIè. Siècle)

J’ai vu, à deux ou trois reprises, des émissions  de télévision dans lesquelles des  comédiens marocains étaient invités. Il s’agit, en l’occurrence, des artistes   Abderrahim  MENIARI,   Aziz El HATTAB  et  Dounia  BOUTAZOUTE que le public marocain  aime sans doute,   mais enferme dans le rôle unique d’un succès (Lalla Souad, sidi Soufiane dans la série  ياك حنا جيران  ) ou d’une émission (le fruste et le méchant, dans مداولة  ). Ce  n’est déjà pas agréable que ces rôles fassent écran  à d’autres tout aussi intéressants et  tout aussi réussis. Mais il est navrant de constater que ce public confonde   la personne  et  le personnage, confonde l’individu dans la vie et l’individu dans le rôle. Pour lui, « MENIARI  est une personne  réellement dangereuse  et  réellement infréquentable », « BOUTAZOUTE est  une femme invivable » et  « El HATTAB  est un homme  sans amour propre et sans personnalité ». Ce jugement est le signe d’une carence culturelle désolante, d’une inculture grave dont l’Etat est responsable. Il n’existe, dans  les écoles de notre pays, aucun enseignement  qui initie à l’art  théâtral, à l’art tout court. Il n’existe aucune structure pour parler  professionnellement des  artistes et de leur travail. Et quand on est dans cette situation, il est normal  qu’on soit rangé parmi les créatures vivantes  qui n’ont d’intérêt  que  pour les  besoins biologiques primaires. Il est difficile, dans ce triste cas, d’imaginer une activité possible de lecture, de créativité ou de raisonnement.

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Abderrahim Meniari

Il est encore plus difficile de faire comprendre  la notion de paradoxe du comédien de Diderot selon laquelle plus le comédien exprime le sentiment qu’il ne ressent pas, plus et mieux il le fait sentir. J’ajouterai, plus il représente, sur scène ou devant une caméra, les personnages dont les caractères contrastent avec les siens plus il les rend bien. Abderrahim MENIARI incarne bien le rôle du méchant parce que justement, il est bon et généreux.   De même,  Dounia BOUTAZOUTE  incarne parfaitement celui  de la femme    pénible et désagréable parce qu’elle se trouve précisément à l’antipode de ce modèle. C’est une femme  douce et une compagne  agréable. Enfin, pour interpréter le rôle de  l’homme  effacé et  écrasé afin de le critiquer et de s’en moquer, il est indispensable d’avoir une personnalité consistante et respectable. C’est bien ce que révèlent  toutes les apparitions et toutes les déclarations de ce grand acteur.   Comment en est-on arrivé à ne pas  être capable de faire la distinction entre quelqu’un  qui joue et un autre   qui vit les événements dans lesquels  il est impliqué ? Pour confondre tout ça, il faut être à un stade de perception lamentablement bas. Malheureusement, après plus de cinquante ans d’investissements  et d’agitations, nous n’avons abouti qu’à ce piètre résultat. Nul doute alors, qu’il faut  remettre en cause et réformer notre système éducatif, social et pédagogique, avec la même urgence qu’on met pour éteindre un grand feu ou contrer une inondation catastrophique.

 

 

 

 

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