La transition sexuelle…

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Abdessamad Dialmy est un sociologue marocain connu et reconnu pour ses études et ouvrages sur l’islam et la sexualité en terres musulmanes, en particulier au Maroc. Auteur, entre autres, de « Logement, sexualité et islam », ou encore de « la sociologie de la sexualité arabe », le professeur Dialmy est une autorité incontestable dans le diagnostic sexuel au Maroc et dans le monde arabe. Il vient de faire paraître son nouvel ouvrage « la transition sexuelle au Maroc : vers le droit à la sexualité, au patronyme et à l’avortement ». Dans cet entretien, il en explique les grandes lignes.

Q – Quel est le contexte de parution de votre ouvrage qui traite des sujets sexuels, très sensibles en ce moment ? 

R – Il n’y a aucun contexte particulier, sauf une accumulation d’éléments dans ma spécialité, à savoir l’anthropologie et la sociologie du sexe, du genre et de la religion. J’ai rassemblé les éléments depuis des années et fait ce livre.

J’ai construit ma théorie sur « la transition sexuelle » en 2008, et sept ans plus, d’autres éléments sont apparus. Mais il faut reconnaître que cette démarche scientifique a coïncidé avec une conjoncture particulière qui fait du livre un atout supplémentaire pour les débats en cours, pour enrichir les discussions et courants qui parcourent la société en pleine évolution socio-sexuelle et, enfin, pour donner des arguments de plus aux mouvements de droits et de défense des femmes.

Q – Vous développez des idées gênantes, sujettes à controverse sur le célibat et les droits du célibataire à avoir une activité sexuelle, et vous défendez votre théorie par l’invention de nouvelles méthodes de contraception, la procréation ayant été à votre avis la raison principale d’interdiction du sexe hors mariage ou en dehors du mariage. Ces idées ont-elles un fondement religieux ? 

R – Bien évidemment, défendre le droit des gens à entretenir des relations sexuelles hors mariage pourrait avoir un enracinement religieux et un fondement légitime. L’un des objectifs fondamentaux de la charia est la protection de la lignée, de la famille et du patronyme, et c’est la raison pour laquelle il est interdit d’avoir des relations sexuelles hors mariage car le risque est alors grand d’avoir des enfants illégitimes pouvant mettre en péril les lignées familiales. C’est ce que j’avais appelé en 2012 une volonté de « sécurité de la lignée (ou du patronyme) », une sorte de préservation de l’atavisme.

L’interdiction du sexe était donc une méthode de contraception, la seule qui existait alors. Aujourd’hui, il en va différemment, puisque les techniques contraceptives peuvent désormais permettre des activités sexuelles sans risque de procréation. Il est donc inutile de maintenir cette interdiction du sexe hors mariage. Cela va bien évidemment favoriser essentiellement les célibataires, et en premier les femmes, les femmes célibataires.

La controverse ne naîtra que dans les esprits de ceux qui se sont accommodés de la facilité et qui veulent reproduire un système primaire qui ne tient pas compte des évolutions du siècle. Il s’agit là d’une position qui ne reconnaît pas l’évolution, et qui porte sur une domination exercée sur les individus, empêchés de gérer leurs libidos à leur convenance.

Q – Vos théories et prises de position vont dans le sens de l’établissement d’un système qui diffère avec nos convictions et croyances, avec nos valeurs et traditions. Quel système de valeurs et de famille défendez-vous donc ?

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Abdessamad Dialmy

R – C’est le système actuel qui tend à l’effondrement, celui de la famille au sens large, de la lignée, de la domination des hommes, du contrôle des femmes sur leur corps, de leur marginalisation. Aujourd’hui, la société marocaine s’est modernisée, industrialisée, libéralisée, et les femmes exercent les mêmes fonctions et responsabilités que les hommes. 60% des familles marocaines sont aujourd’hui nucléaires et vont dans une logique de pure égalité entre les genres.

Mais la société continue de fonctionner comme dans la logique d’antan, celle de la famille au sens large et de la lignée qu’il fallait préserver, avec leur lot de domination et de répression sexuelle. Or, les droits de l’Homme sont largement évoqués et défendus dans la constitution du Maroc, et il appartient aux dirigeants du pays de les consacrer en élaborant des lois nouvelles sur la famille et des droits nouveaux en matière de sexe. Il faut montrer aux citoyens que telle est la nouvelle identité des Marocains, faite de liberté et de libre arbitre dans leurs choix personnels.

En un mot, je défends les libertés car il n’y a pas de sens aujourd’hui pour une société sans libertés individuelles et collectives. Si nous voulons un Maroc sain, il nous faut le libérer de tout ce qui entrave ses libertés et lui permettre ses libertés de conscience, de sexe et de procréation.

Q – Vous dites dans votre livre que le mariage, à la longue, aboutit à « la lassitude charnelle ». Cela signifie-t-il que vous appelez à une « émancipation », une libération des mœurs comme en Occident, sans lois ni limites ? Et que pensez-vous de ces grands pays, comme les Etats-Unis, qui reviennent à la famille ?

R – Il n’y a pas de liberté arabe, occidentale, ou autre. La liberté est une, indivisible, identique partout où l’on est. En Occident, quand la lassitude s’installe au sein d’un couple, il y a deux solutions, et deux seulement : soit divorcer et reformer un autre couple, soit aller à l’adultère, non réprimé par la loi. C’est une solution logique, qui respecte les droits des adultes, majeurs, libres et responsables.

En islam, la solution à la lassitude est la polygamie et la multiplication des maîtresses et concubines. Mais cela, nous le constatons, est une solution pour l’homme seulement. Pour la femme, rien n’est prévu en cas de lassitude sexuelle au sein de son couple. La femme musulmane dispose du seul droit de divorcer en cas d’insatisfaction sexuelle. C’est tout.

Mais sacraliser la famille et ses fondamentaux passe nécessairement par la stricte égalité entre l’homme et la femme, l’époux et l’épouse, avec l’interdiction de la polygamie, comme cela n’existe qu’en Tunisie et en Turquie. Au Maroc, une évolution du Code pénal avait eu lieu sous la pression des mouvements féministes, à savoir le droit de saisir la justice en cas d’adultère, pour les deux membres du couple, et la possibilité pour le parquet d’enclencher une poursuite judiciaire pour adultère, même sans plainte de la partie trompée. De plus, il y a eu introduction du droit de retirer la plainte pour adultère, mais cela n’est encore une fois qu’au seul avantage de l’homme car le plus souvent, l’épouse trompée retire sa plainte, et pour plusieurs raisons : c’est l’homme qui assure les entrées financières, les familles interviennent pour éviter les scandales, sachant que l’adultère masculin est entré dans les mœurs et que la société s’en est accommodée… quant à la femme adultère, son mari retire rarement sa plainte, voire décide le divorce, si ce n’est plus grave (crime d’honneur…).

Q – Pensez-vous vraiment que la société, dans sa culture actuelle, et que l’Etat, dans le système juridique qui prévaut, sont aptes à endosser vos positions sur l’émancipation ? Ne pensez-vous pas que vos idées relèvent d’une audace malsaine et malvenue qui pourrait conduire à des heurts sociaux ? 

R – Non, tel n’est pas mon propos. Je ne suis ni provocateur ni désireux de faire montre d’audace. Je suis dans mon rôle, celui du sociologue qui constate les tares d’une société sexuellement malade et qui propose des solutions pour remédier à ces tares. L’Etat est-il apte à prendre tout cela en considération et élaborer des politiques nouvelles sur la sexualité et la procréation ? Je ne le pense pas. Les pouvoirs publics sont dans une position difficile ; d’un côté, ils doivent préserver les valeurs religieuses en matière de sexualité et, de l’autre, ils doivent s’accommoder de pratiques sexuelles de plus en plus fréquentes, même illégales.

Nous sommes entrés de plain-pied dans la phase de la transition sexuelle, exprimée par la rupture entre d’une part les critères sexuels religieux et d’autre part les pratiques sexuelles émancipées, libérées. Mon livre n’oppose pas deux camps, un conservateur tourné sur les valeurs religieuses et l’autre moderniste défendant les libertés. Non, je me contente de brosser un tableau, de décrire une réalité et d’apporter des solutions afin d’atteindre la démocratie en matière sexuelle, comme en politique ou ailleurs.

On peut penser que je penche vers le camp moderniste, ce qui est exact, mais pas seulement parce que telle est la réalité sociale ambiante… en effet, une lecture différente des textes religieux en matière de sexe et de genre est possible et doit être effectuée. C’est ce que je fais depuis 40 ans, inlassablement.

Une relation sexuelle entre adultes, consentie et non rémunérée, n’est pas débauche et corruption des mœurs. Ce qui l’est en revanche, est de persévérer à considérer cette relation sexuelle selon des critères qui n’ont plus cours aujourd’hui, et qui ne correspondent pas nécessairement à une lecture dialectique des textes sacrés.

 

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