Chronique de Mustapha Jmahri : Sahbek Ja

Voici une belle photo de classe. La scène se déroule à l’école privée Tahdib sise au quartier derb Ghallef à El Jadida au début des années soixante du siècle dernier. Nous avions alors deux enseignants l’un représentant la modernité Si Mohammed Berkaoui, costume cravate, et le fqih Si Ali Mesnaoui représentant l’authenticité. La classe comprend 52 élèves : 29 belles petites filles, et 25 garçons. Le nombre d’élèves peut paraître impensable, sachant, quand même, que peut-être au moins un élève aurait été absent ce jour de la photo. Mais, il faut situer le chiffre dans son contexte historique. À quatre ans de l’Indépendance, le peuple était avide d’apprendre et les écoles étaient donc prises d’assaut.

J’ai bien gardé dans ma mémoire quelques noms de mes anciens camarades : Malika Belhouari et sa sœur Fatima, Abdelkrim Lebbar et son frère, Fatima Afaf, Fatima Chorfi, Maria Alami, Fouzia Yahyaoui, Touria Naâmi, Fatima Oulderra, Zaâri, Nafiâ Mouâtal, Fariha Bahbouhi et Saïd. Ce dernier est toujours actif dans son magasin d’électronique sur l’avenue Zerktouni. D’autres, dont j’ai oublié les noms alors que leurs visages m’interpellent encore quand on se croise en ville. Certains d’autres hélas ont été rappelés à Dieu Tout puissant. Moi, sur la photo, vous ne pouvez pas me rater je suis tout à fait au milieu. Sage et observateur.

Je me rappelle toujours cette douce histoire du temps de cette scolarité laborieuse. C’était alors l’année scolaire, d’après, 1962-63, quand j’avais presque onze ans. Mon père, ancien d’El Jadida, m’avait inscrit à l’école Tahdib. Ecole dite des ouled Lebled (les enfants de la cité). À cette époque-là, comme nous habitions la banlieue où mon père avait une petite ferme avec sania, et, du fait de l’éloignement, je ne pouvais faire l’aller-retour de l’école jusqu’à chez moi pour le déjeuner. Mon père a eu alors l’idée de demander à sa belle-tante, Khénata, qui habitait à derb Lahlali très proche de l’école, de me garder pour le déjeuner. Proposition qu’elle a volontairement acceptée. Ainsi, j’avais suffisamment de temps pour regagner le logement de cette parente et déjeuner chez elle. Parfois, cela ne dépassait guère un morceau de pain, quelques olives et un verre de thé. Il faut dire que le paradis perdu de l’enfance n’a jamais été facile comme on pouvait le croire.

Quand je quittais cette tante, je sortais pour faire le chemin vers l’école avec certains camarades qui habitaient ce quartier. Pour être plus précis, je dirais avec ma camarade. Je bifurquais par derb Lahlali à droite et je tombais tout de suite sur l’entrée de l’école des filles de derb Hejjar. Face à l’école se trouve toujours une petite impasse où ma camarade de classe Fouzia habitait la première maison à étage.  J’arrivais sur la rue et généralement je trouvais son petit frère en train de jouer devant la maison. Dès qu’il me voyait, il appelait machinalement sa sœur à haute voix. De la fenêtre du premier étage, sa sœur lançait : « chkoun » (qui c’est ?), et, à chaque fois, son frère lui répondait toujours à haute voix : « Sahbek Ja », ce qui revient à dire dans la connotation française : (ton petit ami est là).

Elle sortait tenant son cartable et nous nous dirigions vers l’école. Souvent, on tombait sur Fariha qui venait de la rue derb Touil, juste un peu plus loin, à notre gauche. En trio nous marchions vers notre école dirigée, à l’époque, par le nationaliste istiqlalien haj Mohammed Tazi, que Dieu ait son âme.

La réponse innocente de « Sahbek Ja » clamée par un enfant de sept ans, n’a rien de mal, mais, exprimée aujourd’hui publiquement, dans notre contexte marocain propre, elle ne serait pas acceptée. Car elle dénote un deuxième sens : que la relation entre les deux concernés est autre que simplement de l’amitié enfantine. Si, ma foi, de nos temps, elle venait à être exprimée, elle ne le serait certainement pas par monts et par vaux, mais simplement chuchotée.

Ma camarade de classe est décédée depuis quelques années déjà ; comme me l’a confirmé notre autre ami commun, Abderrahim Bansar. C’est donc à son âme que je dédie ce souvenir étincelant d’une jeunesse combattante qui a fourni tant d’efforts.

Il fut un temps où l’innocence primait sur tout le reste. Comme le disait Jean-Pierre Guay : « Contre l’innocence on ne peut rien ».

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