Chronique de Mustapha Jmahri : Marcel Ruidavet : Sidi Smail, mon pays

Marcel Ruidavet, né en 1937 à Rabat, a passé son enfance et sa jeunesse à Sidi Smail, commune rurale à 46 km dEl Jadida, chef-lieu de la province. Après des études au collège mixte dEl Jadida et au Lycée Lyautey de Casablanca, il travailla à IBM. Ayant quitté le Maroc en 1961, il est retourné plusieurs fois, depuis, au bled de son enfance, seul ou en famille.

Marcel Ruidavet est né le 9 novembre 1937 à Rabat. Son père Gabriel, né à Alger en 1893, était chauffeur-déménageur et sa mère Vincente, née à Oran en 1897, était femme au foyer.

En 1940, la famille quitte Rabat et sinstalle à Sidi Smail dans la province dEl Jadida. L’année suivante, le père, Gabriel, fit lacquisition du restaurant « Les Gourmets » qui appartenait à un Français dénommé Charnay. Gabriel Ruidavet baptisa lendroit « Ruidavet père et fils ». Deux Marocains y furent embauchés : Ahmed le serveur et Kaddour, le cuisinier. Ce dernier s’occupait de la préparation de tagines, couscous et frites. Pour la cuisine européenne, destinée aux Français de la région ou de passage, c’était Mme Ruidavet qui s’en occupait. Avec le temps, auprès de sa patronne, Kaddour apprit à son tour la préparation des plats à la manière européenne. Toute la famille collaborait à la bonne marche de l’établissement. Outre les parents Ruidavet, il y avait aussi le fils aîné Lucien Ruidavet et son épouse. Cette dernière donnait un coup de main à la cuisine notamment les dimanches et les jours de fête.

L’emplacement du restaurant était bien situé, sur la route nationale Casablanca-Marrakech et Casablanca-Agadir. C’était l’arrêt de la CTM et du car Pullman destiné à la région du sud, connu chez les Marocains sous le nom de Sloughi du nom du lévrier arabe dessiné sur sa carrosserie. Le restaurant disposait d’ailleurs, au premier étage, de quatre chambres destinées à héberger les chauffeurs fatigués. À l’arrière, il y avait un petit terrain accolé à l’édifice où les clients pouvaient se dégourdir les jambes et respirer un peu d’air frais.

La famille Ruidavet établira des contacts permanents et amicaux avec la population locale. Chaque lundi, qui correspond au jour du souk hebdomadaire, « Tnine de Sidi Smail », Mme Ruidavet ouvrait une porte dérobée de son domicile pour recevoir les femmes ayant besoin de soins particuliers : pansement, pommade, petites blessures et cachet d’aspirine. Quant à son mari, il aidait au remplissage des papiers administratifs.

A 13 ans, en 1950, Marcel Ruidavet regagna le collège de Mazagan (actuel lycée Ibn Khaldoun). Il y passa quatre années et en sortit en 1954. Comme il n’était pas boursier, son père réglait la pension trimestrielle. L’ancien internat se trouvait alors dans un niveau de l’école du Marché, rebaptisée aujourdhui « Ecole centrale Mohammed VI ». Le surveillant général était M. Serrano.

À cette époque du Protectorat, rares étaient les élèves marocains qui pouvaient continuer au collège ou être admis à l’internat. Quelques exceptions existaient, cependant : avec Marcel, il y avait son camarade de Sidi Smail, le fils du caïd Boubker, personnage influent à l’époque dans les Doukkala. Parfois, en dehors des cours, les deux amis allaient manger ensemble à la maison secondaire du caïd sise à El Jadida.

Après cette première phase de sa scolarité, Marcel regagna Casablanca pour suivre ses études au Lycée Lyautey, dans son bâtiment non loin de l’église du Sacré-Cur, aujourdhui désacralisée. Il résidait chez sa tante au quartier commerçant du Maârif.

Appelé sous les drapeaux, Marcel ne partit pas en Algérie, comme ce fut le cas pour certains de ses camarades, mais fut affecté à un établissement militaire à Casablanca, ERMM (Etablissement régional du matériel militaire), où il passa 28 mois. En juillet 1959, alors qu’il était encore à l’armée, il se maria avec une employée française, Rosette Guarino, native de Casablanca, qui travaillait à la Manutention Marocaine dont le siège se trouvait au port de Casablanca. Libéré de l’armée, il fut embauché comme analyste-programmeur à l’entreprise multinationale IBM.

Son père, Gabriel, vendit le restaurant à un Marocain en 1960. Quant à Marcel, il rentra en France en 1961. Depuis lors, il est retourné plusieurs fois, seul ou en famille, à Sidi Smail et à leur ancien restaurant, qui, selon lui, n’a pas changé d’aspect et où il est toujours bien accueilli : « Sidi Smail, c’est mon pays », m’a-t-il fièrement dit en laissant couler une petite larme sur sa joue.

jmahrim@yahoo.fr

Légende photo : Marcel Ruidavet et Mustapha Jmahri . Rencontre à Rosas (Espagne) le 23 septembre 2022.

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