Chronique de Mustapha JMAHRI : Disparition de Mohammed Dernier témoin de l’aéroclub d’El Jadida

C’était en 1965-66 quand, avec mes camarades collégiens de la banlieue mazaganaise, nous remarquions trois ou quatre jeunes jdidis passant devant nous sur la route dite de l’aérodrome (Triq el-Matar) pour rejoindre le petit aérodrome tout proche. Ils étaient membres de l’aéroclub, existant à cette époque avant de disparaître aussitôt.

Nous perdîmes, alors, la trace de nos compères. Mais, quelques minutes plus tard, nous admirions dans le ciel le petit avion d’apprentissage, de marque Jodel, qui quittait la piste poussiéreuse pour prendre les airs et venir voler au-dessus de nos têtes. Cette même piste servait également, en d’autres périodes, de terrain de Rugby.

Parmi ces jeunes marocains, rares initiés, je me rappelle notamment de feu Mohammed Harkati qui passait sur son Solex et de son copain Mohammed Khadim.

Je dois préciser que la banlieue de ces années-là, composée de deux douars et de champs agricoles, n’existe plus depuis les années 80. Elle a été progressivement urbanisée et absorbée par le Grand El Jadida. Pour situer l’endroit du guet de notre groupe de collégiens : il était au bout du terrain qui accueillera, plus tard, le Centre pédagogique régional.

J’ai retrouvé, par la suite, Mohammed Khadim en ville. Petit de taille, il était gentil et discret. Dans le cadre de mes recherches sur la mémoire locale, j’avais une lacune à combler : retracer l’histoire de l’ancien aéroclub des années 60 et de son existence éphémère. Le défunt était l’un des rares témoins de cet épisode. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler de vive voix. Pour comble de malchance, le 2 août 2021 j’apprenais son décès sur facebook.

Me rapprochant de sa fille Jihane Khadim, ingénieure de formation et vivant en France, elle m’apprit ceci (par courriel du 21 septembre 2021) : « mon père a subi une opération à cœur ouvert le 8 juin 2021, en prévention d’une crise cardiaque, dans une clinique privée. Mais le mauvais suivi post opératoire et la négligence du corps soignant ont accéléré sa mort. Nous l’avons transféré à Rabat, où il a passé un mois en réanimation mais c’était déjà trop tard ! Nous n’en avons pas encore fait notre deuil, il nous a quittés dans la douleur. Il était en bonne santé, juste quelques semaines avant l’opération, il faisait ses randonnées sans difficulté ».

Né en 1943 à El Jadida, Mohammed Khadim, à l’âge de 23-24 ans, prenait des cours de pilotage à l’aérodrome d’El Jadida. Il a dû arrêter quand il lui fallut porter des lunettes de vue. Malheureusement les archives du club sont introuvables, pour pouvoir en savoir plus. Sa fille Jihane précise : « Je ne saurais pas dire plus sur l’ancien club d’aviation, et nous n’avons pas trouvé dans les affaires de mon père de documents ou photos de cette période ».

Outre son amour pour l’aviation, Mohammed Khadim avait deux autres grandes passions : la chasse et la fabrication de différents produits mécaniques (éoliennes, couveuses, ..). Cet homme ne restait jamais oisif et sa vie s’articulait autour de sa famille et de ses nombreuses passions. Il était, en effet, membre du club de chasse de Mazagan, membre de l’association de chasse Oudad et membre actif de l’association de chasse al-Baz Doukkali. Depuis octobre 1993, et pendant plusieurs années, il était garde de chasse fédéral assermenté, conformément à l’arrêté de la Direction des eaux et forêts.

Son parcours professionnel est également riche en connaissances, expériences et découvertes.

Ce parcours commença en juin 1962 avec l’obtention du baccalauréat de l’enseignement secondaire, série moderne, de l’université de Rabat, suivi en octobre de la même année, du baccalauréat de l’enseignement secondaire de l’université de Bordeaux. En 1964, il devient préparateur de sciences physiques au lycée ibn Khaldoun à El Jadida. Ce travail va l’encourager à passer avec succès, l’année suivante, un baccalauréat en sciences expérimentales, ce qui lui permettra de s’inscrire entre 1965 et 1968 à la Faculté de médecine de Rabat. Mais, en raison de contraintes familiales, il se trouve dans l’obligation d’interrompre ses études qui nécessitaient la présence aux cours.

Après son expérience de préparateur, Mohammed Khadim devient professeur de mathématiques au collège Moulay Bouchaib d’Azemmour. Il regagne l’année suivante le collège Mohammed Rafy à El Jadida comme professeur de la même matière. En 1971, muté à Casablanca, il enseigne les sciences naturelles au collège du Prince sidi Mohammed et, à partir de 1973, il intègre le CPR de Casablanca.

Il passe la fin de sa carrière à El Jadida où il assure, jusqu’à sa retraite en 2004, la tâche de professeur de sciences naturelles, au lycée Cadi Ayad.

Le défunt cultivait ses passions, culturelles et sportives, auxquelles il consacrait tout son temps libre. Dans son jeune âge, déjà, il s’adonnait à quelques hobbies. Tout seul, il avait construit un kayak qu’il utilisait pour naviguer dans le port d’El Jadida sous les murailles de la cité portugaise.

Mostafa Hcine, ancien handballeur de l’EJUC (El Jadida université club), témoigne : « Khadim habitait en face de la petite ferme Saniat Bellabaria et était très ami avec Mohammed Rabah, futur vétérinaire. Tous deux faisaient la chasse aux pigeons et aux oiseaux. Je me souviens de lui comme d’une personne très gentille et très calme. Je parle des années avant l’Indépendance ». Plus tard, il avait aménagé un atelier mécanique dans sa maison (encore présent) avec un tour mécanique et différents outils. Il était souvent en train de faire des croquis, réfléchir, fabriquer des prototypes de différents produits… Ainsi fabriqua-t-il des couveuses pour les œufs, du matériel de laboratoire (masses marquées) et des éoliennes de sa propre conception et fabrication à domicile. Il en a vendu plusieurs dans les campagnes de la région d’El Jadida.

Feu Mohammed Khadim fait partie de cette génération marocaine de l’Indépendance de culture moderne. Il est un des meilleurs représentants d’une époque raffinée à jamais révolue.

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