Chronique de Mustapha Jmahri : Abderrahman Taouqi, une figure marquante en Doukkala

Septembre prochain coïncidera avec le 5ème anniversaire de la disparition de Si Abderrahman Taouqi, ancien directeur de l’Office agricole des Doukkala à El Jadida. Il a succombé à une mort brutale survenue chez lui à Rabat en septembre 2017. C’est mon ami Hassan Attar de Rabat, fils de feu Haj Attar, ancien secrétaire général du ministère de l’Agriculture marocain, qui m’en avait informé à ce moment-là.

Si Abderrahman Taouqi, grand commis de l’Etat, faisait partie des premiers ingénieurs marocains en génie rural. Le défunt était de la génération des vétérans de l’administration agricole comme Paul Pascon, Haj Attar, Benyounes ouled Cherif, Ahmed Kettani et Abdellah Bekkali. Avec charisme et doigté, il dirigea l’Office des Doukkala pendant une longue période de 18 ans de 1975 à 1993, après avoir dirigé l’Office du Tafilalet et la DPA d’Oujda. Ayant exercé auprès de lui, je peux témoigner qu’il était un homme d’une grande intransigeance qui aimait la discrétion et la sobriété et qui avait en horreur l’hypocrisie et toute forme de compromission. C’est sous sa responsabilité, d’ailleurs, que l’Office des Doukkala a réalisé ses meilleures performances et surtout son autofinancement dans les années 1980, faisant de cet Office un modèle à suivre en matière de management.

Depuis son départ d’El Jadida, l’occasion de le rencontrer ne s’est présentée à moi qu’une seule fois lors d’une brève entrevue, par hasard, dans une agence bancaire à Rabat. Mais je savais, par quelques amis communs, qu’il s’intéressait à tous mes ouvrages sur l’histoire et la sociologie d’El Jadida. Il en possédait d’ailleurs quelques-uns dans sa bibliothèque comme me l’a confirmé son épouse, Madame Anne-Marie Taouqi peu après le décès de son mari.

À titre personnel, je dois avouer que c’est grâce à cet homme que j’ai pu effectuer, en 1989, mon 3ème cycle à l’Institut supérieur du journalisme à Rabat (ISJ). Ayant été ancien reporter à la RTM, je n’ai pas pu terminer mes études universitaires dans cette discipline. Aussi, c’est en intégrant cet Office, sous la direction de Si Taouqi, que mon rêve s’est réalisé. Je tiens, quand même, à préciser que ce même dirigeant a permis à une quarantaine d’autres fonctionnaires (ingénieurs, administrateurs et documentalistes) de poursuivre leurs cursus sur le compte de l’établissement, que ce soit au Maroc ou à l’étranger (en France, Belgique et USA).

Abderrahman Taouqi tenait beaucoup personnellement à favoriser l’évolution de ses collaborateurs et il était très heureux de leurs succès personnels. C’est certain qu’il avait une opinion positive vis-à-vis de l’importance de la formation académique de ses agents. Cette action à n’en point douter permettait, et il en était pleinement conscient, d’atteindre deux buts : permettre aux fonctionnaires d’évoluer légitimement dans leur carrière et secundo de faire bénéficier l’établissement d’un savoir de qualité qui se répercutait inévitablement sur la bonne marche du service. Sans oublier que, dans le cas d’espèce, ce fonctionnaire se sentait toujours redevable envers son établissement et donc il lui manifestait constamment son dévouement.

Si Taouqi avait, à mon sens, un point commun avec Paul Pascon, ancien directeur de l’Office du Haouz : il savait qu’on ne peut faire fonctionner un Office agricole, considéré à tort établissement technique, par une majorité écrasante de techniciens et que, par contre, il fallait aussi savoir recourir aux sciences humaines. Tous deux, ils étaient contre la vision techniciste. Comme Pascon, le défunt était convaincu qu’on ne pourrait comprendre l’environnement rural et composite d’un pareil établissement sans le concours de plusieurs disciplines. D’où son idée de l’interdisciplinarité. C’est ainsi que, pour étoffer les ressources humaines de l’Office par des compétences administratives qui lui manquait, il autorisa la poursuite des études, sur le budget de l’Office, dans des disciplines variées et notamment en sciences humaines, en gestion, en communication et en journalisme. Il recruta une licenciée en sociologie, accepta la mutation à l’Office d’un urbaniste et reclassa, sans problèmes, des fonctionnaires ayant obtenu des licences en droit, en économie et en chariâ.

Grâce à la clairvoyance de Si Taouqi, un petit noyau d’administrateurs se constitua, pour la première fois, à l’Office des Doukkala depuis sa création en 1966. Alors que l’établissement ne comptait aucun administrateur avant 1980, nous arrivions, au début des années 1990, à en compter 25 soit environ un tiers de l’effectif des ingénieurs. Presque tous ont obtenu leurs diplômes alors qu’ils étaient employés à l’Office.

En 1993, il a été décidé d’adopter un nouvel organigramme pour l’Office des Doukkala. Alors que certains se frottaient les mains, attendant de grimper au rang créé de « chef de département », les administrateurs juristes considéraient que ce n’était qu’une pléthore avec la multiplication des structures. Un représentant des anciens administrateurs demanda une audience au directeur Si Taouqi pour lui signifier que ces cadres souhaitaient qu’il leur confiât les services à caractère administratif, juridique et comptable conformément à leur formation, à leur expérience et en harmonie avec les textes en vigueur. Si Taouqi se montra compréhensif mais, en adepte du travail effectif, il dira clairement à ce représentant, sa phrase devenue, depuis, célèbre :

  • Ok, mais il faut que vous vous retroussiez les manches !

Hélas, juste un mois après cette entrevue décisive pour les administrateurs concernés, un imprévu arriva et les choses prirent une autre tournure : Si Taouqi fut subitement rappelé à Rabat et remplacé par un autre directeur. Il était parti, du jour au lendemain, sans même que le personnel ne puisse lui organiser la traditionnelle cérémonie d’adieu. Le nouveau responsable ne partageait pas le même point de vue de son prédécesseur et ferma la porte des études, en déclarant à certains qui souhaitaient la continuité de ce privilège que l’Office n’était pas un organisme de formation. Il portait un regard différent sur les administrateurs et sa relation avec notamment les anciens de ces cadres devint constamment conflictuelle. Avec ceux qu’il considérait comme « les quatre meneurs », ce fut, pendant tout son mandat à la tête de cet Office, une opposition permanente.

Après mes études de journalisme, je réintégrais de nouveau l’Office comme attaché de presse. J’ai alors créé, en novembre 1991, la première cellule de presse non seulement à l’Office des Doukkala mais au niveau des neuf offices existants au Maroc. Je dois préciser aussi que Si Taouqi était bien conscient de l’importance de cette structure dans l’ouverture de l’établissement sur son environnement et dans la consolidation d’une meilleure image de l’administration. D’un autre côté, je n’étais pas dupe vis-à-vis de certains chefs de services qui craignaient une éventuelle concurrence. Je sentais leur satisfaction quant à la nature interne de ma structure ad hoc créée juste par note de service. Mais cette situation me convenait car elle me permettait, quelque peu, d’éviter une confrontation gratuite.

C’est en exerçant ma fonction d’attaché de presse que j’ai, un peu mieux connu l’homme, Si Taouqi. Je découvris, en lui, cette facette qui m’intéressait : sa relation avec la lecture et l’histoire. En fait, les débuts de mon intérêt pour l’histoire locale datent, indirectement, de cette époque-là. Un jour, un expert de la FAO en mission à l’Office demanda une documentation sur la ville d’El Jadida et la région des Doukkala. Devant l’absence d’une telle littérature dans le commerce, Si Taouqi me chargea d’y remédier. J’ai alors élaboré, à l’intention du visiteur étranger, une petite synthèse historique englobant les cités d’El Jadida, Azemmour et Moulay Abdellah.

Abderrahman Taouqi me confiait aussi l’acquisition de certains ouvrages de littérature ou d’histoire que j’allais lui commander à la libraire Carrefour des livres à Casablanca. Je me rappelle d’un titre en particulier que j’étais allé lui chercher : « La Malédiction» roman de Rachid Mimouni. Un matin, prenant connaissance dans le magazine Jeune Afrique d’un article sur les malheurs de l’écrivain Mimouni fuyant l’Algérie et venant se refugier au Maroc, il me dira :

  • L’écriture n’était-elle pas faite pour adoucir les mœurs ?

Nous en étions d’accord, mais chaque chose a ses limites. L’écriture ne peut faire des miracles dans une société où la lecture est inexistante et où l’enseignement est encore loin d’avoir atteint tous ses buts. D’ailleurs, Si Taouqi lui-même aimait dire cette autre réplique proverbiale :

  • La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.

Certes gestionnaire exigeant, Si Taouqi savait aussi, en contrepartie, s’enquérir du moral de son personnel, tout comme un général le ferait pour sa troupe. Presque chaque semestre, il mettait à la disposition des agents qui le souhaitaient un ou deux minibus le temps d’un weekend pour des excursions, notamment au nord du Maroc. Certains en profitaient pour faire une escapade du côté de Ceuta ou d’Algesiras, le visa n’étant alors pas encore exigé.

Abderrahmann Taouqi n’a laissé que de bons souvenirs à El Jadida tant parmi le personnel de l’Office que chez d’autres particuliers, tout comme son épouse Madame Anne-Marie Taouqi, professeur de langue française au Centre pédagogique régional de cette ville et qui a laissé chez ses anciens élèves et collègues l’image d’une dame de grande culture.

Légende : photo de feu Abderrahman Taouqi transmise à l’auteur par son épouse Anne-Marie Taouqi

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One Thought to “Chronique de Mustapha Jmahri : Abderrahman Taouqi, une figure marquante en Doukkala”

  1. Antari El Mostafa

    Très bon article. Tbarkallah aâlik Si Mustapha.

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