ALGUES MARINES AU MAROC Un regard vers de nouveaux horizons

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 Par: Ahmed Chahid

En dehors de la communauté scientifique spécialisée, dont on peut citer entre autres, le laboratoire d’Algologie, écologie et valorisation des écosystèmes aquatiques relavant de la Faculté des Sciences, Université Chouaib Doukkali d’El Jadida, il est plus que certain que la majorité des citoyens au niveau d’El Jadida, pour ne pas dire à l’échelle nationale, ne connaissent que la partie superficielle de ce très vaste univers des algues marines, dont la diversité des espèces et les retombées économiques qu’elles peuvent générer sont inestimables.

Le seul référentiel qui rebondit dans les consciences à chaque saison de cueillette s’est fixé depuis toujours sur la même résonnance qui met au devant de la scène le gisement des algues rouges de la côte d’El Jadida, considéré pour des raisons particulières comme étant l’un des plus importants et des plus appréciés à l’échelle internationale, eu égard de la teneur de son extrait d’agar et sa qualité spécifique.

Evoquer cette saison de cueillette nous ramène aussi aux mêmes rituels qui engraissent les milieux médiatiques et font couler beaucoup d’encre tout en créant des polémiques de circonstances entre ceux qui prônent le social en se rangeant du coté de ces milliers de petites mains qui alimentent la ruée vers l’or bleu, et les sceptiques qui s’arment des boucliers écologiques pour déclencher leurs sonnettes d’alerte.

Voila en gros ce que représente pour beaucoup de nous le monde algal, dont El Jadida se targue d’en détenir la primauté en toute fierté tout en procédant à une véritable levée de boucliers afin d’assurer la viabilité de cette forêt sous-marine le plus longtemps possible.

Dans cette même optique qui tend à préserver ce qui est considéré comme une richesse naturelle nationale, le ministère de tutelle n’a pas manqué d’assumer lui aussi son implication en limitant les derniers quotas d’exportations annuelles à 1218 tonnes pour la principale agarophyte Gelidium corneum (R’bia), à 300 tonnes pour les carraghénophytes Gigartina / Chondracanthus (Lekrida, Jouj) et à 50 tonnes pour les alginophytes laminaires (Samta).

En termes d’agar produit localement, le contingent d’exportation est autorisé à un seul opérateur industriel à hauteur de 805 tonnes.

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Apparemment, ce simple constat qui peut implicitement nous induire à l’optimisme puisqu’on y découvre des indicateurs qui sonnent bien, genre « Gisement des plus importants et des plus appréciés à l’échelle internationale », « Grande teneur d’agar et qualité spécifique », « Préservation du gisement», «  Quotas d’exportation »…ce simple constat, ne peut donc avoir un sens palpable et une interprétation clairement lisible, sans qu’il soit intégré dans ce cadre global au centre duquel s’articulent tous les rouages de ce grand village qu’est devenu ce monde ouvert où nous sommes tenus de vivre.

Ainsi donc, la première question à laquelle on ne peut se dérober et qui s’impose d’elle-même a trait au poids de notre production algale, par rapport à ce qui se passe ailleurs. Selon le professeur

algologue Brahim Sabour « La production mondiale des algues marines avoisine actuellement les 25 millions de tonnes dont 23,8 millions de tonnes sont issues de culture d’un nombre limité d’espèces appartenant essentiellement aux genres Eucheuma, Gracilaria, Kappaphycus, Laminaria, Porphyra,Saccharina et Undaria. Les biomasses récoltées correspondant à une valeur marchande dépassant les 6 milliards de dollars (FAO, 2014). Le principal débouché mondial de la filièreest de loin l’alimentation humaine des algues en frais en Asie suivie par l’extraction deshydrocolloïdes texturants ou gélifiant dits phycocolloïdes (agars, alginates et carraghénanes).A ces deux secteurs majeurs s’ajoutent des utilisations mineures mais non négligeables dans les domaines agronomiques et pharmaceutiques.

Le Maroc, avec sa double façade Atlantique et Méditerranéenne, offre une richesse taxonomique considérable dépassant 600 espèces dont environ 160 taxons potentiellement valorisables économiquement. Toutefois, la production marocaine actuelle d’algues marines, essentiellement orientée vers les phycocolloïdes, participe d’une manière marginale à la production algale mondiale. La totalité des tonnages étant issue de gisements naturels ».Il y a donc de quoi nous donner une douche froide, d’autant que notre pays qui est baigné par deux façades maritimes, dispose aussi de centaines de variétés d’algues qui n’appellent qu’à être valorisées. Allons-nous passer à coté de toutes ces potentialités marines à haute valeur ajoutée tout en puisant de manière rudimentaire les seules ressources naturelles qui ne sont à l’abri ni en face des razzias qui deviennent de plus en plus difficiles d’endiguer, ni immunisé contre d’hypothétiques effets climatiques néfastes ?

Scientifique jusqu’au bout des ongles, Brahim Sabour reste confiant dans ses recherches comme dans ses idées, puisque sa vision des choses garde cette tonalité rassurante tout en émettant des réserves quant aux conduites à suivre pour que le pays puisse rattraper le temps perdu et se positionner au mieux dans un marché des plus prometteurs et qui est encore loin de la saturation. Selon lui,  « étant donné la demande mondiale en constante augmentation, et l’intérêt immédiat en relation avec les projets d’aquaculture à l’échelle nationale notamment dans le sahara  marocain (Baie de Dakhla – golfe de Cintra : 878 unités de production dont 106 concessions dédiées à l’algoculture), la filière des macroalgues marines au Maroc pourrait posséder un réel potentiel de développement. Malgré la diversité algale et la présence de plusieurs sites favorables à l’algoculture sur les plans hydrologiques et climatiques, il est cependant nécessaire de souligner l’importance d’une approche socio-économique, de l’évaluation des impacts environnementaux probables à la fois des espèces candidates à la culture et des systèmes de culture à adopter, de l’encadrement scientifique et technique pour former et accompagner les futurs porteurs de tels projets sur le littoral marocain ainsi que d’une démarche de raisonnement en termes de développement durable».

L’algoculture, filière de l’aquaculture au Maroc, compte parmi les 16 grands projets de la stratégie HALIEUTIS, élaborée conformément aux orientations stratégiques de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Elle se positionne donc au niveau de l’axe durabilité en tant que secteur privilégié et amené à constituer un levier de croissance et de création d’emploi parmi les autres domaines du secteur halieutique. En effet, en plus de l’intérêt économique certain, le développement de ce secteur contribuera sans doute à la réduction de la pression sur les ressources algales naturelles et assurera des revenus intéressants pour les populations riveraines. Malgré tout cela, les recherches scientifiques et techniques au Maroc sur les espèces d’algues candidates à la culture sont quasi-absentes.

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Selon Brahim Sabour, grâce à des collaborations à l’échelle régionale ou internationale, les travaux de recherche à l’Université Chouaïb Doukkali sur, la culture de macroalgues marines d’intérêt économique sont dans la bonne voie avec des résultats encourageants in vitro et in situ sur des espèces alimentaires ou productrices d’agar ou de carraghénanes. D’après le même chercheur, les techniques de culture des algues marines sont assez variées et dépendent essentiellement du cycle de vie de l’espèce cible et des caractéristiques hydrologiques du site. Certaines espèces comme les ulves (laitue de mer) ou les gracilaires (source d’agar) sont facilement cultivables par bouturage sous mode calme dans les lagunes ou des bassins appropriés. Par contre, l’exploitation d’espèces considérées comme nobles telles que les algues brunes laminaires (Kombu, Wakamé) ou les rouges des genres Palmaria (Dulse) ou Porphyra (Nori), obligent un passage par des cultures de stades microscopiques en écloserie avant la fixation des plantules sur des filets ou cordelettes et leur acclimatation et installation en mer.

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