Monsieur BENHIMA réagit au projet de réforme de la CSEFRS.

benhima

M. Ahmed Benhima

La journaliste Kenza ALAOUI a effectué une  interview pour MarocHebdo (N° 1133 du 25 Septembre au 1er Octobre 2015) avec Monsieur Ahmed BENHIMA agrégé de français, Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques de La république Française, ex. inspecteur de l’enseignement et ex. Président de l’AFM d’El Jadida. En voici la teneur en version simplifiée.

1- Dans son rapport intitulé « Vision 2015-2030: pour une école de l’équité, de la qualité et de la promotion », le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) brosse un tableau noir de la situation de l’enseignement au Maroc.  

Vous qui avez évolué dans ce domaine pendant de longues années, êtes-vous étonné d’un tel constat ?

-Non, en réalité ce constat ne m’étonne pas. Au contraire, il confirme mes propres déductions et corrobore celles de nombreuses autres personnes qui, à titre professionnel ou non, à titre individuel ou institutionnel, ont malheureusement brossé, au cours des années écoulées, des tableaux noirs de la situation de l’enseignement au Maroc. Il y a eu, par le passé, les rapports des inspecteurs des académies du royaume qui avaient tiré les sonnettes d’alarme, il y a eu les rapports des institutions  internationales dans lesquels elles avaient classé l’enseignement du Maroc à la queue de toutes les listes. Jusqu’ici, les responsables ont opposé des rejets et des  réticences, ont démenti le contenu de toutes ces études et ont envahi le champ éducatif par des discours démagogiques et des promesses sans suites. A l’opposé de ces pratiques, les déclarations des membres du  CSEFRS, pourtant organisme étatique, me surprennent agréablement par leur franchise, d’un côté, et me laissent sceptique, d’un autre, parce que les ambitions, dans leur rapport cité dans la question, me paraissent non progressives et exagérées. Le passage, sans transition, de l’état de carence totale à celui de perfection entière nécessite des conditions qui ne me semblent pas réunies et des moyens qui ne me semblent pas disponibles. Au Maroc, nous avons trop attendu pour que nous puissions encore supporter  de nouvelles frustrations.

ecole11 

2-  De tous les maux qui gangrènent le corps de l’enseignement au Maroc (déperdition scolaire, inégalité des chances, obsolescences des méthodes, précarité du préscolaire..) lequel est à votre avis le plus dangereux et, partant, le plus urgent à régler ?

-Malheureusement, en matière d’enseignement et d’éducation, il n’y a pas de maux moins dangereux que d’autres ou de problèmes moins urgents à régler que d’autres. Mais s’il faut les hiérarchiser, je dirai ceci :

  • Si l’on veut sincèrement œuvrer « pour une école de l’équité, de l’égalité des chances » il est urgent d’homogénéiser le système éducatif. Dans l’état  concret et actuel des choses, il y a, au Maroc une quantité infinie de types d’enseignement, surtout dans le secteur commercial privé. Il y en a un pour chaque niveau de richesse et pour chaque niveau de misère. L’enseignement public, totalement discrédité, est laissé pour les plus démunis. Le plus injuste et le plus grave, c’est l’enseignement des missions étrangères qui prédétermine une catégorie de population culturellement et  socialement, différente du reste des marocains. Comment peut-on, dans une telle situation, parler d’équité ou d’égalité des chances ? Il faut être réellement naïf pour croire à la sincérité de ces déclarations.
  • Si l’on veut rationaliser notre enseignement, il faut, de toute urgence, le doter d’une langue d’apprentissage qui soit la même pour tous dans tous les niveaux de scolarisation. Actuellement, nous n’en avons aucune. Dans nos écoles, les apprenants ne communiquent pas, or une pédagogie dans laquelle on ne communique pas est vouée fatalement à l’échec.
  • Pour combattre la déperdition scolaire, il faut doter notre école d’un projet fiable, perceptible à l’horizon. C’est cela qui motive, qui donne l’espoir, qui retient et non pas le cartable ou un repas de misère dans des cantines vides  et dont les effets s’estompent vite.
  • Bien évidemment, une telle vision des choses ne peut pas se réaliser avec la gratuité totale et inconditionnelle. Il est indispensable d’envisager et de mettre en place un mode de participation raisonnable et proportionnel aux niveaux sociaux de la population.

 ecole8

3- On parle depuis longtemps d’une réforme de l’enseignement mais elle tarde à venir. Qu’est ce qui fait que les gouvernements, qui se succèdent, tournent en rond sans parvenir à trouver une solution à ce secteur ? Les raisons sont-elles historiques?

-Lorsqu’ un enseignement échappe au contrôle de la pédagogie et passe sous celui de la politique, on  peut être certain de sa faillite. La pédagogie est une science. Elle  tend vers un objectif  universel qui est la promotion de l’apprentissage d’une population entière et suit des démarches stables.  La politique quant à elle est une idéologie. Elle utilise  des démarches particulières,  instables et travaille  pour  les intérêts d’un groupe limité. Au Maroc, nous avons vécu, à cause de ministres de l’éducation partisans des expériences douloureuses et répétées. L’arabisation chaotique, l’enseignement de rabais pour le peuple et l’enseignement  francisé et de qualité pour l’élite constituaient quelques unes de leurs nombreuses dérives.

Par conséquent, le jour où l’on arrachera l’enseignement d’entre les mains des politiciens pour le confier aux pédagogues et des professionnels, je crois que la situation changera et s’améliorera, non pas magiquement, instantanément, mais progressivement et sûrement.

ecole12

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Related posts

Leave a Comment