Abdallah Laroui « Le Maghreb est l’idée d’une élite » Une fois n’est pas coutume, le doyen des historiens marocains, sort de sa réserve et fait part de sa réflexion sur l’union du Maghreb et sur sa pertinence.

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Riche d’une expérience de plus d’un demi-siècle, Abdallah Laroui n’est pas un idéaliste. D’ailleurs l’a-t-il jamais été ? Il porte sur les choses un regard distancé et, de son aveu même, ne cède jamais à la tentation de la spontanéité. C’est dire combien sa parole est précieuse : rare et réfléchie, elle éclaire le Maroc et le Maghreb d’une lueur froide, sans passion, presque cynique. Car Laroui est peut-être le plus « machiavélien » de nos historiens. On sent, omniprésent dans son discours, le souci de la raison d’Etat, une conscience aiguë des intérêts de l’Etat. Omniprésente également, sa propension à opposer le roi aux élites et au peuple… comme dans un « jeu à trois bandes ». Aussi sa conception du Maghreb est-elle aux antipodes de tout romantisme unitaire. Selon lui, le Maghreb des peuples n’existe tout simplement pas : si l’idée même de Maghreb a émergé, elle ne serait le fait que d’une petite élite et ne correspondrait à aucune réalité sociologique.
Laroui a pourtant changé. Voilà cinquante ans qu’il promène son regard sur le Maroc et que, dans ses livres, il le décrypte à travers le prisme historique. Une humilité nouvelle anime ce grand érudit. Il l’avoue lui-même : connaître le passé ne permet pas d’anticiper l’avenir, seulement peut-être de mieux appréhender le présent. Ce présent, Laroui l’analyse toujours à travers la lorgnette de la monarchie. Difficile pour lui de réagir en supporter des jeunes du 20-Février. Ils ne sont pour lui que le phénomène visible d’un changement qui ne peut venir que d’en haut. Si l’on comprend bien Laroui, la monarchie marocaine est le seul véritable vecteur de transformation et le Maghreb, tel que nous le rêvons, n’est qu’une illusion bien lointaine et incertaine.
Historien des racines du nationalisme marocain, historien du Maghreb, historien de la monarchie, Laroui est un peu tout cela, beaucoup même. Aujourd’hui, pour notre plus grand plaisir (et le vôtre), il descend de son piédestal pour partager sa vision du Maroc et du Maghreb, d’hier à aujourd’hui. Bonne lecture !

Un de vos premiers livres s’intitule Histoire du Maghreb (éd. Maspero, 1970). Pourquoi histoire du Maghreb et pas histoire du Maroc ? A l’époque croyiez-vous en un avenir d’unité pour le Maghreb?
Non, la raison est plus simple. Je donnais un cours dans une université américaine sur l’histoire du Maghreb. C’est l’organisation universitaire qui veut qu’on parle d’une région (Europe, Afrique, Amérique du Sud…) plutôt que d’un pays en particulier. Mais réserver un cours au Maghreb seul était déjà un progrès, puisqu’on distingue cette partie de l’Afrique du Nord du reste du Moyen-Orient.
Mais toutes ces unités historiques sont le résultat de l’Histoire : à un certain moment, des groupes humains, habitant  divers territoires, obéissent à une même autorité politique. Viennent les historiens et les analystes bien plus tard et ils veulent à tout prix prouver que cette unité n’était pas le fruit du hasard, qu’elle était nécessaire, inéluctable. Ce qui est manifestement faux. Beaucoup d’unions politiques sont, non pas artificielles parce qu’il y a toujours une base géographique, ethnographique, linguistique, ou autre, mais elles résultent à la fois de la nécessité et du hasard. Pourquoi Grenoble est française et pas Genève, Lille et pas Liège ? S’agissant  du Maghreb,  nous aimons croire que son unité est inscrite dans la géographie, or ce n’est nullement évident. Quand deux territoires s’unissent, c’est d’abord qu’il existe des éléments communs (origine, langue, religion, culture, etc.), mais cela ne suffit pas. Il faut encore et surtout une volonté politique, celle d’un homme ou d’un parti, s’appuyant sur une idéologie puissante, mobilisatrice. Mais même quand cette unité est acquise, elle est toujours fragile, comme nous l’avons vu dans le cas de l’URSS ou celui de la Yougoslavie.
Lorsqu’un historien parle du Maghreb, et c’est ce que je fais maintenant, son devoir est de rappeler, notamment aux politiciens, que rien n’est inéluctable et que rien n’est jamais définitivement acquis.
Le Maghreb n’est un destin que si nous, Maghrébins, nous le décidons. On nous dit que l’unité est dictée par l’économie. On le disait aussi pour la Yougoslavie et cela n’a pas suffi. Plus significatif est le cas de la Tchécoslovaquie : pendant un demi-siècle, Prague a tout fait pour que les économies des deux régions soient complémentaires ; cela n’a pas empêché la séparation, à l’amiable d’ailleurs. Le grand historien Henri Pirenne a écrit tout un livre pour démontrer que l’unité belge n’est pas le fruit de calculs diplomatiques, mais était inscrite dans l’Histoire depuis la conquête romaine. Et pourtant nous la voyons s’écrouler sous nos yeux.

Jacques Le Goff a écrit un livre en 2003, intitulé L’Europe est-elle née au Moyen-âge ? Il abordait notamment la question de la volonté carolingienne dans cette construction européenne avant l’heure. Peut-on dire que le Maghreb est né au Moyen-âge en parlant de la volonté almohade ?
Jacques Le Goff parle d’une autre Europe que celle que les Européens ont édifiée après la Seconde guerre mondiale et qui risque aujourd’hui de voler en éclats. Regardez les cartes et vous verrez que le mot ne recouvre pas la même réalité. Il s’agit d’un empire fondé sur la foi et l’épée, comme l’a été l’empire omeyyade ou abbasside. Au Maghreb aussi, il y eut des tentatives d’unification impériale, celle des Fatimides, puis celle des Almoravides, puis celle des Almohades, la plus ambitieuse.  Mais regardez encore une fois les cartes et vous verrez que ce n’est jamais le même territoire qui est en question. Parfois on y inclut l’Andalousie, et on parle alors de l’Occident musulman, parfois le Sahara, comme ce fut le cas avec les Almoravides.
Il faut ici rappeler un fait historique important. Il arrive qu’un nouveau pouvoir, pour asseoir sa légitimité, veuille faire revivre une unité qui s’est disloquée. C’est ce qu’ont essayé de faire les Saâdiens. Ils ont voulu refonder l’empire almohade, mais dans un cadre géographique différent. Il ne pouvait être question d’y inclure l’Andalousie, définitivement perdue, ni même l’Est maghrébin tombé entre les mains des Ottomans. Alors ils ont regardé vers le Sahara. Nous avons donc une nouvelle configuration, une nouvelle conception de l’espace maghrébin, vu par les Maghrébins.

Quelle est cette conception, si on veut la différencier de l’algérienne par exemple ?
C’est pratiquement celle de Hassan II.

Quels sont les points essentiels ou fondamentaux de cette vision ?
Nous parlons de la vision saâdienne, n’est-ce pas? C’est celle d’un Maroc tourné vers le Sahara, avec un intérêt pour l’or du Soudan, ayant des intérêts antagonistes avec ceux de l’Espagne et une connivence, sinon une alliance avec l’Angleterre et les Pays-Bas. Un historien nigérian a  écrit une thèse de doctorat sur la politique étrangère des Saâdiens en se fondant essentiellement sur les documents anglais du temps de la reine Elizabeth Ière. Les Alaouites, et surtout Moulay Ismail, ont par la suite repris cette stratégie. Notez qu’Ismail ne s’est pas tourné vers l’Est, alors même que le pouvoir alaouite, avec Moulay Rachid, est parti du Tafilalet et a commencé sa conquête du Maroc par le pays zénète.
Pour reprendre le fil de notre discussion, disons encore une fois que l’unité du Maghreb n’est inscrite ni dans la géographie ni dans l’Histoire. C’est une possibilité, une thèse parmi d’autres. Elle ne devient un but raisonnable que si les dirigeants et les peuples sont convaincus de son utilité pour leur survie d’abord et leur bien-être ensuite.
On peut poser la question autrement. Y a-t-il eu, dans le passé connu, des Etats structurés, ayant des territoires définis, dont les frontières correspondent à celles des Etats maghrébins actuels ? La réponse est non ! Il y a toujours eu  des régions dont le statut était flou, qui pouvaient donc s’intégrer selon les circonstances  dans tel ou tel ensemble. Ce flou rendait possibles toutes sortes de combinaisons, plus ou moins larges. Au XVIIe siècle par exemple, les Européens parlaient de l’empire chérifien pour désigner le Maroc. Mais ils parlaient aussi d’un royaume de Marrakech, d’un royaume du Tafilalet et d’un royaume de Fès, car l’empire chérifien était en fait un ensemble très hétéroclite, avec trois royaumes qui reconnaissaient une seule et même autorité centrale. Contrairement aux Almoravides et aux Almohades, les Mérinides s’étaient désintéressés du Sahara. L’Etat mérinide était bicéphale, ses deux capitales étaient Fès et Tlemcen. Prenez une carte, dessinez les frontières de cet Etat et imaginez le reste. Vous aurez un autre Maghreb que celui que nous avons aujourd’hui.
Mais revenons à la période actuelle. Ce fait là, que l’espace maghrébin puisse encore être redessiné, est à mon avis une des principales causes des difficultés que nous rencontrons aujourd’hui.

Estimez-vous que la volonté politique soit là ?
Tout est encore malléable et possible.

Revenons-en, si vous le voulez bien, à votre livre sur le Maghreb. Etait-ce une réaction à l’Afrique du Nord selon Charles-André Julien ? Votre vision du Maghreb était-elle celle, fédérale, des étudiants maghrébins en France, ou celle, fusionnelle, qui présidait au Caire ?
Pour enlever toute ambiguïté, je précise que, si on me demandait aujourd’hui d’écrire une histoire du Maghreb, je refuserais. Je parlerai du Maroc seul, laissant aux autres le soin de parler chacun de son propre pays.

Pourquoi un tel choix aujourd’hui ?
Parce que, l’idée d’un Maghreb uni, le désir d’union, l’appel à l’union, tout cela ne prouve pas qu’il y ait un Maghreb dans les faits et qu’un Marocain puisse parler de l’Algérie ou de la Tunisie comme le feraient un Algérien ou un Tunisien. On confond souvent l’homogénéité d’une certaine élite et celle des populations. Ceci est vrai pour d’autres régions que pour le Maghreb. Voyez ce qui se passe en Europe aujourd’hui. Le discours européen des élites politiques est récusé aujourd’hui partout, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, par les peuples. Je peux moi me sentir très proche d’un intellectuel tunisien, parce que nous avons fait des études comparables, mais cela ne prouve pas qu’un habitant de Safi se sente aussi proche d’un habitant de Sousse. J’ai toujours regretté que nous n’ayons pas une véritable sociologie des élites maghrébines ; cela aurait pu éclairer nos hommes politiques.

Mais il reste que l’espace maghrébin dont vous parlez n’était pas cloisonné, on pouvait y circuler librement…
C’est l’image que nous nous plaisons à nous en faire. En réalité, du temps de Lyautey déjà, la frontière entre le Maroc et l’Algérie n’était pas facile à traverser. Lui qui avait servi en Algérie, et savait l’appétit des colons de l’Oranais, a tout fait pour isoler le Maroc. Et quand il fut remplacé par un ancien gouverneur général de l’Algérie, Théodore Steeg, qui voulait normaliser la situation marocaine, c’est-à-dire l’algérianiser, il a trouvé beaucoup de mauvaise volonté chez les Français du Maroc.

Nous sommes témoins que la frontière avec l’Algérie n’en a jamais été une, qu’il y avait, de part et d’autre, des filiations et des intérêts communs. En particulier, les déplacements n’étaient pas contrôlés…
Oui, mais cela ne veut rien dire. Même aujourd’hui les déplacements ne sont pas contrôlés.

Mais à l’époque, ce n’était pas de la fraude…
Cela n’a rien à voir avec les réalités politiques. On peut tout à fait prendre une décision politique et n’être pas capable, sur le terrain, de contrôler ce qui se passe. La même situation existe à la frontière avec la Mauritanie. Pour  clore cette petite introduction, je précise que le cadre dans lequel j’ai écrit mon livre sur le Maghreb, en 1969, était totalement différent d’aujourd’hui. Les Etats nationaux n’étaient pas encore fortement structurés.
Pensez-vous que le nationalisme d’Etat a fait évoluer les visions de l’identité maghrébine ?
Pensez à ce simple fait : peut-on avoir la même vision de soi-même et des autres dans le même  pays quand le taux d’analphabétisme descend de 70% à 30% ? C’est dans le premier cas que le pays semble stable, homogène, et que l’idée d’unité avec d’autres populations est plus répandue. C’est la raison, à mon humble avis, de l’affaiblissement de l’idéal arabiste. C’est aussi lorsque les Flamands étaient peu éduqués qu’ils se disaient spontanément belges. Avec l’éducation, les gens prennent conscience de leurs différences. Ils disent alors qu’ils redécouvrent leur identité. En situation d’analphabétisme, le mythe est roi. Voici un argument à opposer à M. Le Goff. Au Moyen-âge les Européens ne se sentaient pas européens, ils se sentaient chrétiens, et ils se sentaient chrétiens parce que le credo chrétien était leur seule culture.
Lorsqu’on me dit que l’idée du Maghreb est populaire, je demande dans quel milieu. Ce n’est pas parce qu’on maintient  des relations ininterrompues dans un rayon de 30 km de part et d’autre d’une frontière qu’on a une vision commune de l’avenir.

C’est un phénomène propre à toutes les frontières…
Tout à fait. Au risque de me répéter, j’affirme encore une fois que si j’ai écrit mon livre sur le Maghreb dans un certain contexte, ce contexte a totalement changé aujourd’hui …

Cela, nous l’avons compris. Le Maghreb était à l’époque un possible de l’Histoire. Que représentait-il pour vous à ce moment-là ? Quand nous lisons vos prises de position sur l’arabisation, nous comprenons qu’elles entraient dans le cadre de la vision d’un monde arabe uni, où la langue de communication est l’arabe classique. Quelle est la vision politique derrière cette conception ? Votre vision était-elle fusionnelle ou fédérale ?
Je n’ai jamais eu une vision fusionnelle du Maghreb. A cette époque, mon idéal unioniste, arabe ou maghrébin,  était minoritaire. C’était un désir, un penchant personnel. Je souhaitais cette union, mais je ne militais pas pour la faire naître. Comme les gens de ma génération, j’avais conscience de la politique qu’il fallait suivre pour que nos désirs se réalisent, et en même temps nous savions que la réalité nous était contraire. Le choix de la conservation était plus aisé. Il fallait donc une volonté, il fallait faire violence à cette réalité. D’où notre attente d’un leader. Quant à l’arabisation, je la défendais parce que je pensais que c’était le chemin le plus court pour alphabétiser les populations ; c’est pour cela que je demandais aussi une simplification, à tous les niveaux, de cette langue véhiculaire. Et cependant, même sur ce plan-là, je prévoyais qu’à une certaine étape l’alphabétisation aboutirait par elle-même à une diversification et que l’idiome arabe marocain serait  différent des autres.
Puis d’autres choix ont été faits pendant quarante ans, choix qui ont eu des conséquences qu’il faut juger sur leurs propres mérites, et non par rapport aux résultats hypothétiques qu’auraient eus les choix qui avaient notre préférence.
Les choix qui ont été faits l’ont été sous la pression de facteurs internes et surtout externes. C’est parce que j’ai conscience de ces facteurs externes que je m’abstiens de juger. Mais les choses ont suivi leur cours…

Ce « mais » est lourd de sens. Dans les années 1970, le choix, dans votre œuvre, de passer à l’idée d’Etat-nation était-il un choix guidé par l’amertume ?
Non. Parce qu’il correspondait à la réalité. Il est évident qu’une dizaine d’années après les indépendances, nous avons assisté à la construction d’Etats-nations. Et cela a commencé dès la guerre de 1963 entre le Maroc et l’Algérie. Ben Bella parlait comme un Algérien et Hassan II comme un Marocain. Chacun des deux a eu derrière lui la majorité du peuple mais aussi des élites.

A votre sens, Ben Barka s’est-il égaré à ce moment-là ?
Ces questions  ont peu d’importance aujourd’hui…

Il a fait le choix unitaire…
Le choix aurait eu un sens  s’il avait été fait au Maroc et du Maroc, on aurait pu alors juger de son impact réel. Nous voyons aujourd’hui sur les chaînes satellitaires des pseudo-experts de nationalité algérienne, tunisienne ou marocaine, vivant en Suisse et parlant de l’Afrique du Nord comme si elle formait déjà un Etat unitaire, alors que le même fait se passant à Casablanca ou à Tunis n’a pas la même portée. Ceci rejoint ce que j’ai dit à propos de mon refus de parler d’un autre pays que le mien.
Tout ce que je viens de dire rend impossible, non pas l’idée d’un  Maghreb uni, mais celle que certains imaginent et qui n’a plus aujourd’hui aucune base en réalité, même si, et j’en admets l’hypothèse, elle en a eu une dans le passé, quand le pays était plus qu’à moitié analphabète et dominé par une élite restreinte et homogène. Ce qui n’est plus le cas,  grâce aux efforts de l’Etat-nation.
Les peuples sont de plus en plus conscients de leurs droits et de leurs différences. On a assisté à l’émergence d’élites diversifiées. Non seulement, il est devenu très difficile pour un Marocain de se dire « je suis arabe point final », mais il est tout aussi difficile de se proclamer « maghrébin point final ». Moi, je pouvais le dire. Je pouvais aller au Caire, je trouvais des gens qui pensaient, parlaient et plaisantaient comme moi, ils avaient les mêmes références. Je pouvais dire, je suis parmi mon peuple. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. A cette époque, étant donné notre formation intellectuelle, nous étions guidés par la logique de l’Histoire et de l’économie. Aujourd’hui, c’est la psychologie qui prime. Les experts nous disent que le non-Maghreb nous coûte 1% du PIB chaque année, mais qui s’en préoccupe ? Cela me rappelle l’argument des pacifistes de la fin du XIXe siècle qui disaient qu’il n’y aurait plus de guerre générale parce qu’elle est contraire à l’intérêt économique des classes dominantes.

Nous voulons saisir les points d’inflexion de votre réflexion, les moments où, en quelque sorte, votre pensée a bifurqué…
Il ne faut pas voir en moi uniquement l’auteur de l’Histoire du Maghreb écrit en 1969. En quarante ans, le monde a changé, et j’ai été bien obligé de tenir compte de ce changement, tout en restant fidèle à ma manière de penser. Mais on peut dire que la première inflexion a coïncidé avec ma réconciliation avec l’Etat-nation.
J’ai fait mon éducation politique dans le cadre du nationalisme, qui se définissait négativement, par opposition à l’impérialisme. Le grand changement a finalement été la Marche Verte, qui a montré à tous que les Marocains, malgré ou peut-être à cause de leur large analphabétisme, avaient une conscience nationale très forte. Les théoriciens du Protectorat, Lyautey en tête, l’avaient compris. Lévi-Provençal avait bien expliqué que c’est la présence ottomane dans le reste de l’Afrique du Nord qui, isolant le Maroc, avait permis à ses habitants d’acquérir cette conscience si aiguë de leur spécificité. Ce qu’on appelle communément le Makhzen est né à cette époque et dans ces conditions. Chaque fois qu’il y a risque d’isolement, d’étouffement, le Makhzen se renforce.

Vous semblez concevoir l’Histoire comme faite par le haut. On vous a d’ailleurs souvent reproché de ne jamais faire parler la tribu… N’a-t-elle aucun rôle  dans l’histoire du Maroc ?
Est-ce ma faute si la tribu est muette ! Il est facile de lui faire dire tout ce qu’on veut, je n’ai jamais voulu jouer à ce jeu-là. Le même problème se pose à propos de la notion de classe. C’est pourquoi le regretté Abraham Serfaty se trompait doublement, sans doute de bonne foi, en parlant de tribu-classe. Ce n’est pas la tribu qui fait positivement  l’Histoire, mais elle peut le faire négativement. Vous savez bien que la grande découverte en science physique a été que l’inertie n’est pas sans effet. Il en est de même en Histoire. On vient de le voir avec les jeunes du 20-Février, ce ne sont pas eux qui ont écrit la nouvelle Constitution, qui sera le seul document qu’étudieront les futurs historiens. Les historiens de la Révolution française soulignent bien le rôle de la foule, des sections de quartiers, etc., mais ils s’attardent surtout sur l’œuvre de la Constituante, parce que celle-ci a laissé des tonnes de documents, tandis que la foule a parlé et que sa parole a été emportée par le vent de l’Histoire.

Vous ne pouvez nier que votre approche est fondée sur un triptyque qui, selon vous, fait l’Histoire : Makhzen, clan et zaouïa…
Je dis sans jugement de valeur que la tribu a toujours joué un rôle en creux, un rôle que je qualifierais de négatif, au sens philosophique du terme. C’est Hegel qui parle de la puissance du négatif. Celui qui prend les initiatives est toujours le Makhzen. C’est le Makhzen qui organise les harkas, les tribus attendent qu’il vienne à eux et ne désirent qu’une chose,  c’est qu’il passe son chemin. Cette dialectique du Makhzen et de la tribu, de l’action, de l’un ou de l’autre, qui n’est jamais qu’une réaction, a eu comme résultat une sorte d’histoire stagnante ou circulaire.

Aujourd’hui, ne voit-on pas un Maghreb s’écrire en négatif, un Maghreb des associations, des étudiants, des femmes, des islamistes qui n’est pas celui de l’Etat ? Cette construction maghrébine par le bas peut-elle aboutir ?
Il m’est très difficile de me mettre dans une autre logique que celle de l’Etat. Cela correspond à ma formation et à mon penchant naturel. Je n’ai jamais été un « spontanéiste ». Même étudiant, je défendais déjà cette thèse contre les tenants des idées et des modes d’action de Rosa Luxembourg, notamment.

Ne croyez-vous pas que l’infra-étatique est également une force ?
Les mouvements actuels sont pour moi une réaction à des rendez-vous manqués, surtout celui de la démocratisation qui est une exigence historique, c’est-à-dire du temps présent. Il fallait le comprendre au lendemain de l’indépendance. Conscient, comme je l’ai dit, des contraintes extérieures, j’ai toujours dit que les responsables pouvaient prendre leur temps, mais qu’ils devaient ouvrir des perspectives. Cette logique élémentaire n’a malheureusement jamais été vraiment entendue, pour des raisons que je me suis attaché à préciser alors que d’autres se contentaient de jugements hâtifs.
En ce qui concerne le Maroc, une certaine dialectique est en cours et elle a déjà donné des résultats. L’urbanisation et l’alphabétisation ont fait des progrès considérables. Les conséquences inévitables en ont été l’avènement et le développement des mouvements féministes, identitaires, etc. C’est une dynamique qui ne s’arrêtera plus.

Sommes-nous sur la bonne voie pour la construction d’un éventuel Maghreb uni ?
Le risque pour nous Marocains, c’est que nos acquis soient dilués dans le Maghreb uni que certains  appellent de leurs vœux sans en voir les conséquences, qu’il y ait une sorte de nivellement par le bas. Je ne veux pas qu’on comprenne que je suis contre le Maghreb ou que je ne crois pas qu’il puisse voir le jour à l’avenir. A l’heure actuelle, il y a des réalités sur lesquelles on ne peut pas faire l’impasse : les Etats-nations sont certes remis en question partout dans le monde, mais les structures, à tous les niveaux, qu’ils ont construits, ne  peuvent pas être ignorées. Je note aussi, comme un frein à la construction du Maghreb, que le seul discours sur l’unité vient en fait du Maroc. Il ne faut pas oublier qu’entre l’Algérie et le Maroc, il y a trente ans de malentendus, et pas seulement entre les Etats, mais entre les deux sociétés. Ce qui n’est pas banal dans l’histoire des relations internationales.

Les mouvements islamistes qui ont le vent en poupe dans les pays du Maghreb ne prouvent-ils pas que nos sociétés restent proches et évoluent dans la même direction ?
Mais quelles sont les caractéristiques de ces mouvements islamistes, chacun dans son cadre national ? Pour l’instant, je ne vois rien d’islamiste à l’action de notre gouvernement qui, faut-il le rappeler, est le résultat d’une coalition. On a fait la même erreur à l’égard du gouvernement de Youssoufi, on a oublié qu’il s’agissait aussi d’une coalition. Il faut juger ce gouvernement-ci sur ce qu’il fait et non pas sur ce qu’il dit ou sur ce qu’il a pu dire dans le passé. Il faut se méfier des discours dominants. Prenons un exemple : sous Bourguiba déjà, quand je me rendais en Tunisie, j’avais la nette impression que les Marocaines étaient psychologiquement plus libres que les Tunisiennes. Pourtant chacun disait que celles-ci étaient les  plus libres parmi les femmes arabes.
Je me limite à l’observation des faits et des actes. Ce n’est pas de la fausse modestie, mais j’avoue qu’à chaque événement qui survient au Maroc, je suis surpris. Je tombe des nues à chaque fois, malgré toutes ces années passées à essayer de comprendre le système. Et c’est ça qui fait l’Histoire. L’Histoire existe parce que rien n’est jamais prévisible.

Dites-vous également que vous êtes surpris par les décisions de l’Etat ?
Oui, à chaque fois je suis étonné par la rapidité des décisions prises. J’ai par exemple suivi pas à pas au moins la deuxième partie du règne d’Hassan II, qui agissait par instinct, et il n’y a pas une seule de ses actions qui ne m’ait étonné par son imprévisibilité.

La forme monarchique de l’Etat constitue-t-elle un frein à la construction d’un Maghreb uni, dans le sens où la monarchie peut être perçue comme l’héritière d’un certain hégémonisme ?
Si nos voisins pensent cela, nous ne pouvons pas les faire changer d’avis. Maintenant le Maghreb que je vois est un Maghreb qui avance à la vitesse des différents Etats qui le composent. Chaque pays doit obéir à sa propre dialectique. En ce qui concerne le Maroc, dans son état actuel, je suis convaincu du rôle stabilisateur du pouvoir monarchique, surtout parce qu’il permet de séparer  le religieux du politique.

Revendiquez-vous une monarchie parlementaire ?
Ma vision est celle d’une monarchie véritablement constitutionnelle qui doit protéger le mouvement de modernisation contre les forces traditionalistes et conservatrices. Le roi doit s’occuper des questions religieuses pour éviter que quelqu’un d’autre  s’en empare et, par cela, fausse le jeu politique. Dans mon système idéal, le roi est seul habilité à  régler les questions religieuses et celles qui peuvent naître de la nouvelle structure régionale. J’ai eu l’occasion de proposer que la seconde Chambre soit celle  des conseillers du roi et remplacerait par conséquent les divers conseils consultatifs. Mais cette proposition semble n’avoir suscité aucun intérêt. Elle aurait pourtant l’avantage de renforcer le pouvoir de la Chambre des représentants qui discuterait de tout, sauf des questions religieuses et interrégionales.

Mais le roi peut-il accepter de limiter son pouvoir à ces deux seuls champs ? Mohammed V disait déjà qu’il ne voulait pas se cantonner au rôle d’inaugurateur de mosquées…
Il ne s’agit pas du tout d’un petit rôle. N’oubliez pas que les aspects régionaux sont primordiaux : il s’agirait par exemple de régler certaines questions qui touchent à l’identité nationale. Et puis, l’armée et la diplomatie resteraient entre les mains du roi. Notez bien que j’évoque ici une possibilité très lointaine.
Pour moi, en toute sincérité, le Maghreb est une possibilité assez éloignée. Je ne veux pas qu’on me ramène à des solutions que j’estime non seulement dépassées, mais inapplicables. Il faudrait que l’ensemble du Maghreb accepte de s’orienter vers la séparation du politique et du religieux dont je parle, et si les autres ne veulent pas d’un roi, qu’ils se dotent au moins d’une autorité religieuse incontestée.

Pourquoi ne pas commencer l’union du Maghreb par l’économie ?
C’est justement ce dont je parle. Il faut commencer par régler les problèmes commerciaux et économiques, notamment établir une véritable circulation des biens. Je ne parle pas de la libre circulation des personnes qui poserait de redoutables problèmes, sauf si on la réserve à des groupes bien déterminés. On peut également penser à des organisations étatiques communes, comme les chambres de commerce, d’agriculture, d’industrie, ou encore des syndicats, en créant par exemple un Bureau maghrébin du travail. Les organismes de pure technicité, qui doivent par définition être neutres, comme un bureau de statistiques ou un conseil économique et social, peuvent être communs.  Disons en un mot qu’on peut « maghrébiser » tout ce qui touche à l’administration des choses, en laissant de côté pour le moment ce qui a trait à la politique des hommes, à la siyassa au sens arabe classique. Malheureusement cela ne suffit jamais aux chantres de l’union. Dès qu’ils  parlent de Maghreb, ils pensent tout de suite  à un parlement commun, à des élections générales, or tout cela est pour l’instant hors de portée.

Qu’est-ce qui a empêché l’évolution que vous préconisez ?
A mon sens, ce n’est pas le régime monarchique marocain, mais la culture politique des élites qui, d’un pays à l’autre, sont très différentes…

Vous semblez toujours penser que la monarchie est le seul vecteur de changement et qu’elle est en avance sur la société…
Ce n’est pas faux, si on a en vue la grande majorité du peuple et non la minorité politisée. Regardez par exemple la perception qu’ont les gens des discours royaux. Qu’il s’agisse de ceux d’Hassan II ou de Mohammed VI, j’observe qu’ils sont mal compris non seulement par le peuple, mais également par une large part des élites…
Certains pensent que la politique du premier, notamment celle qui a consisté à négliger les problèmes d’éducation, a été un frein. Si cela était tout à fait vrai, pourquoi  alors la monarchie d’aujourd’hui fait-elle les mêmes choix que sous le règne précédent, alors même qu’elle a tenté, au début, de s’en démarquer. C’est tout simplement parce qu’elle a rencontré des obstacles dans la société qui l’ont obligée à reprendre les mêmes recettes prouvées et approuvées.

Comment voyez-vous la question du Sahara dans le Maghreb que vous esquissez ?
Les Algériens ont jusqu’à présent utilisé le Sahara comme moyen de pression politique. Mais ils n’étaient pas les seuls. Ils se sont appuyés sur des règles internationales, et sur une situation géopolitique très difficile pour le Maroc. La position du Maroc n’est pas compréhensible pour les autres pays, car très peu ont la même structure, ou la même expérience historique.
Mais la nouvelle politique de régionalisation et surtout la manière dont elle est interprétée par les instances internationales change la donne : il s’agit désormais d’une question qui concerne l’Etat marocain et les populations locales, c’est déjà un acquis.
Supposons que l’Algérie adopte  une régionalisation qui repose sur la même logique historique que celle qu’a choisie le Maroc, alors nous pourrions voir émerger peu à peu une région saharienne transfrontalière et, pourquoi pas, un Maghreb des régions, régions qui partagent les mêmes intérêts de développement. C’est par la région que l’Etat-nation peut se transcender et coexister avec une organisation plus ou moins fédérale.

Zamane

 

 

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