Chronique de Mustapha Jmahri : Le Lycée Ibn Khaldoun. Les signes de la modernité

À l’occasion du centenaire du lycée Ibn Khaldoun d’El Jadida, et en tant qu’ancien élève (année 1969-1970) j’ai donné une conférence mercredi 23 avril 2025 devant une salle comble d’élèves et de professeurs. Mon intervention s’est focalisée sur certains signes de modernité initiés par cet établissement.


Le lycée ibn Khaldoun d’El Jadida fête cette année 2025 son centième anniversaire. Il s’agit d’un établissement au rayonnement certain sur tout le Maroc qui a formé plusieurs générations de nationaux et d’étrangers notamment grâce à son internat qui hébergeait les élèves venant d’autres régions.
Cet établissement a joué un rôle essentiel dans l’éducation et la sensibilisation aux valeurs de la modernité et du modernisme notamment dans les premières années de l’Indépendance et dans la période des années 1960 et 1970.
Des noms prestigieux, connus aux niveaux national et international, sont sortis de cet établissement : Abdelkrim El-Khatib, premier chirurgien du Maroc indépendant, Ahmed Laaberki, premier vétérinaire du Maroc, Abbés Lahlou, premier directeur de l’Institut de Sociologie de Rabat, Houssine Miloudi et Benchaalal, artistes-peintres connus, Mostafa Sahel, ministre de l’Intérieur, Tahar El Masmoudi, ministre du commerce, André Azoulay, conseiller de SM Mohammed VI, Mostafa Lektiri, haut-commissaire aux Anciens résistants, Omar Fassi-Fehri, ancien ministre, Mohammed Amor, ancien ministre, Latif Lahlou, réalisateur de cinéma,…
Je vais ici présenter quelques signes de cette modernité, que cet établissement a initiée, directement ou indirectement, sachant que pour plus de détails j’ai consacré un livre entier intitulé « Du Protectorat à l’Indépendance. Mémoires du lycée Ibn Khaldoun d’El Jadida ». Ces signes se reflètent en matière de tolérance, de culture, d’art et de sport.

Tolérance et rapprochement : Selon le témoignage de René Clément (ancien élève, né en 1944), le lycée ibn Khaldoun était, durant le Protectorat, l’unique endroit de la ville où les élèves de toutes origines ethniques et religieuses coexistaient dans une réelle proximité et un véritable esprit de mixité.

Internat spécifique : L’internat du lycée était très spécifique par rapport à d’autres. Multiconfessionnel et multiculturel, il hébergeait garçons et filles, chose très rare au Maroc et ailleurs. Les internes nationaux et étrangers de plusieurs nationalités étaient issus de communautés religieuses différentes : musulmane, juive et chrétienne. L’administration de l’internat devait tenir compte des affinités culinaires et religieuses de chaque groupe.

Découverte littéraire : La professeure Paola Argyratos apprenait à ses élèves comment écrire des histoires et des nouvelles. Cette professeure avait publié un recueil de nouvelles, Les Aïeules de vingt ans, à compte d’auteur dans une maison d’édition à Paris, La Pensée Universelle, en 1971. À l’occasion de la sortie de son ouvrage, elle organisa un cocktail à son domicile à El Jadida.

Découverte de l’anglais : Parmi les professeurs d’anglais au lycée, il y avait Marthe Garnier qui a écrit le manuel scolaire « Passport to English » alors qu’elle enseignait au lycée. Née en 1930 en France, Marthe Garnier est arrivée à El Jadida en octobre 1959. Le premier livre vert de Passport to English parut en 1965 et le gris en 1971. L’éditeur était Didier à Paris Ve. Le projet aurait pu continuer très longtemps mais en 1978, l’éditeur Didier a fait faillite et la belle aventure s’arrêta, même si le livre fut encore employé quelques années.

Découverte du théâtre : Moulim El-Aroussi, né en 1952 à Sidi Smaïl, ancien élève de 1968 à 1971, a adapté une pièce de théâtre que ses camarades avaient joué devant la commission nationale du théâtre amateur. Le personnage principal de la pièce a été superbement joué par Malika H. épouse de l’artiste-peintre Larbi Lachhab. Avec l’aide du professeur de philosophie Abdelghani Maghnia originaire d’Essaouira, le groupe a monté la pièce « Aube africaine » un texte de Fodéba Keïta publié dans Les Damnés de la terre, le dernier livre de Frantz Fanon. La pièce eut un grand succès, quoiqu’elle ne fût pas retenue par la commission du Festival amateur.
Ce groupe d’élèves, avec l’aide des professeurs Maghnia et Akazou, avaient récupéré les salles de l’ancien consulat français, et ils en firent un lieu culturel qu’ils baptisaient Association Culturelle. Ce fut, parmi les associations locales, l’une des plus dynamiques, qui laissa une empreinte indélébile dans la génération qui en fut à l’origine. Plusieurs élèves et certains professeurs venaient participer aux différentes activités de cette association. Le journaliste Belaïd Bouimid s’était chargé d’organiser la riche bibliothèque dont l’association avait héritée de l’époque française.

Découverte du Jazz : Un orchestre de musique jazz fut créé à El Jadida par quatre élèves du collège dans les années 1950. Ce groupe serait le premier de son genre au Maroc. C’était en 1955 et les élèves avaient une quinzaine d’années. Il comprenait quatre Marocains et un Français : André Dufour, Jacques Laredo, David Bensimon, dit Dédé et Salomon Assedo.
Le jazz représentait, alors, la modernité la plus pointue. Jacques Larédo était le seul à posséder un électrophone. Dans leurs réunions, ils écoutaient tous les disques des grands maîtres de la Nouvelle Orléans et de Chicago. Grâce à la bibliothèque de la maison des jeunes ils découvrirent les ouvrages du grand critique de jazz Hugues Panassié.
Puis, vint le désir de constituer un orchestre de jazz. Ils l’appelèrent Original Tiger Band, à partir du nom du premier orchestre de jazz enregistré sur disque en 1917 à la Nouvelle Orléans : l’Original Dixieland Jazz Band et à partir de la plus célèbre de leur composition : Tiger Rag.
Le plus drôle était que, hormis le piano familial des Bensimon, aucun des quatre ne possédait un instrument et n’en avait à fortiori jamais joué. Pendant quelques temps, l’existence de l’Original Tiger Band fut purement virtuelle ; puis les premiers instruments bien réels commencèrent à faire leur apparition. Jacques Laredo se fit offrir sa clarinette par ses oncles. André Dufour eut sa trompette et Dédé Bensimon avait à sa disposition le piano de ses sœurs.
Le curé de l’église espagnole, de la cité portugaise, les aida pour les répétitions ainsi que la scène de la petite salle de spectacle attenante où il y avait un piano et une batterie complète. Pour leur première prestation, ils jouèrent au bal du collège qui était l’un des grands événements de l’année. Ils eurent les honneurs des journaux Le Petit Marocain et La Vigie Marocaine.
En 1960, l’oncle de Jacques Larédo qui avait un studio à Casablanca leur offrit de les enregistrer et de graver un microsillon. L’autre rencontre, en cette même année : un nouveau batteur prit la place de Salomon Assedo : Abdellah Bencherki, formidable rythmicien. La direction de l’hôtel Marhaba leur demanda d’assurer des dimanches après-midi dansants. En décembre 1962, un capitaine, de l’armée marocaine, originaire d’El Jadida, leur demanda de jouer pour un bal de fin d’année que donnait l’armée à Agadir. L’année 1962 fut celle des séparations et de la fin de l’Original Tiger Band. La plupart d’entre eux partirent en France pour les études.

Découverte du handball : Grâce à deux professeurs français Jacques Vauthier d’abord et M. Laurence, un groupe d’élèves s’adonna au handball. Jacques Marty, ancien élève du collège et pensionnaire à l’internat de l’OCP, était capitaine de cette première équipe créée par le professeur Jacques Vauthier. En 1956, émergeront les premiers joueurs marocains comme Mohammed Jebli, Ahmed Bouafi, Dehbi Ezzhar, Abdelkrim Bouhaddou, Maâtaoui, Abdelhakim Benchekroun, Si Mohammed Aboukinane, Othmane Lahlou, Hamid Benabdelouahed, Abderrahmane Bellali, et Bouchaib Lahlali qui étaient parmi les meilleurs à l’échelle nationale. L’équipe comprenait aussi d’autres joueurs le plus souvent français comme Lucien Michel, Rippol, Alain Vachon et d’autres étrangers comme Yamadou Fofana. Ce dernier était un jeune professeur d’éducation physique au collège Mohammed Rafy.
Sous l’impulsion de M. Laurence, cette équipe fut baptisée Mazagan Universitaire Club (MUC). Soulignons que l’équipe nationale du Maroc comprenait une pléiade de joueurs marocains et français originaires d’El Jadida tel Alain Vachon qui a porté le maillot national.
De l’Indépendance à 1966, le club MUC donna naissance à l’EJUC (El Jadida Université Club) en 1961-1962. L’EJUC était l’une des meilleures équipes du Maroc. Certains joueurs français comme Jacques Marty, Lucien Michel, Leblanc, Rocca avaient rejoint Casablanca en 1961 pour jouer avec le RUC. En général, les rencontres se déroulaient dans la salle des sports de la ville chaque fin de semaine.

Découverte du football : Il faut dire que presque la moitié des joueurs de l’équipe du DHJ étaient élèves du lycée et notamment parmi les internes tels le docteur Mustapha Moubarik, Mohammed Maâroufi et Moulid Ouazer.

Découverte des idées politiques : Le climat général qui prévalait dans les années 1950 et 1960 a fait que certains élèves découvrirent les idées du nationalisme, du libéralisme et d’autres tendances. Les témoignages recueillis ou publiés de certains élèves montrent cette influence émanant de professeurs du lycée ou de son entourage.

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