Chronique de Mustapha Jmahri : Oualidia, une carte postale qui en dit long

La carte postale comme tout document visuel est porteuse de messages et dinformations à même daider le chercheur ou le simple lecteur dans sa quête du savoir.
Lexemple de cette carte postale, en noir et blanc, est édifiant. Il sagit, pour le cas despèce, dune carte postale datant de 1950-52 et montrant le rivage maritime de la cité dOualidia (70 km dEl Jadida). La carte postale est signée CAP (Compagnie Alsacienne des Arts Photomécaniques), éditeur de cartes à Strasbourg. Cétait au temps du Protectorat (1912-1956) quand cette zone ne disposait pas encore dinfrastructure moderne et adéquate. La nature était encore presque intacte et les premiers chalets commençaient à apparaître. Les constructions alors étaient très rares sur la baie et un peu à proximité de la plage. Les chalets étaient détenus presque exclusivement par des Européens qui y établissaient leur maison dété.
Mais connaître les détails sur les propriétés et les occupants, après plus de 70 ans, nest pas chose facile, je me suis donc adressé à des connaissances, anciens de Oualidia.


De droite à gauche en bord de mer : la villa Daburon, en fer à cheval, elle existait depuis les années 1940. Auparavant elle appartenait à la famille Philippe. Elle comprenait trois appartements à louer, mais il n’y avait ni eau ni électricité. Les occupants s’éclairaient à la lampe à pétrole et cherchaient l’eau au puits tout au bout de la saline vers Safi. Pour la nourriture, le ravitaillement se faisait au souk du Samedi (souk Sebt). Le pain arrivait dEl Jadida chaque jour par le car et le poisson et les fruits de mer (pas encore dhuîtres) étaient achetés aux pêcheurs locaux qui passaient dans chaque maison.
En premier plan, la maison de Jacques Fredericq, dorigine belge, agent consulaire de son pays à El Jadida. Il y avait fait sa maison dété. Elle fut également habitée par son neveu Paul Fredericq et sa famille avant de sexpatrier en France en 1957. Démolie plus tard, cette maison donna naissance à un ensemble immobilier construit par un promoteur marocain. (Lire lhistoire de cette famille dans mon livre El Jadida, traces de pas sur la plage).
Contigu à la villa Daburon, il y avait le chalet Denis, devenu après la propriété de Robert Lacaze (1917-2015), coureur automobile connu au Maroc. Ce pilote de rallye avait remporté plusieurs prix dont le Grand prix de Tanger en 1951. Ses voisins les Allouche, des Juifs de Turquie, avaient un chalet en bois avec une grande terrasse. Le chalet a brulé peu après la mort du dernier des frères Allouche.
Derrière la maison Daburon et sur la colline, on voit le chalet du Docteur Cunéa et sa femme, juifs roumains, résidant à Marrakech.
Au bord de la lagune, devant le chalet de la famille Cunéa et caché dans les peupliers, se trouve le chalet Mange, construit par Edouard pour que sa femme, asthmatique, et ses enfants puissent aller passer lété au frais. Ni eau courante, ni électricité mais des lampes à pétrole et des jarres deau que lange-gardien, Si Mohamed, allait faire remplir quotidiennement à dos dâne. La nuit, on entendait le bruit des branches des eucalyptus gratter le toit en tôle ondulée.
À droite du chalet Mange, en bord de lagune, on voit la maison Armani, et à sa droite, celle de la famille Frier, des colons qui exploitaient une ferme près de Zemamra, parents de deux filles, dont Eliane. Denyse Fredericq qui a connu Evelyne, la fille dEliane Frier,, raconte : « Très tôt veuve, Mme Eliane Frier avait une Studebacker décapotable avec deux gros chiens. Femme moderne, elle fumait et écoutait du jazz. Très gentille, elle avait un parler lent. Cétait une grande séductrice, une sorte de Jeanne Moreau à Oualidia ».
La villa à piliers du docteur Georges Armani, médecin à Azemmour, et sa femme, était rose et blanche. Cette même villa est devenue, plus tard, la propriété de la famille dEdouard Mange puis, après lIndépendance, celle des enfants Delanoë, leurs cousins. Le couple Armani sétait lié damitié avec Edmond Fredericq et sa femme. À la mort de celle-ci en 1934, ils se sont beaucoup occupés des enfants dEdmond. Le couple navait pas d’enfants. Le Docteur Armani a mis au monde l’été 1936 Georges Fredericq, le fils de Jacques Fredericq, dans le chalet Edmond Fredericq de Oualidia. Il est peut-être le premier, sinon le seul Belge à être né à Oualidia.
Constant Mange (dit Kouchta, frère dEdouard Mange), et Edmond Fredericq avaient fait lacquisition dune très grande parcelle en bord de mer dite « Des deux amis » où on a construit récemment un ensemble immobilier. Une pizzeria existe en contre bas de lensemble immobilier, du même nom : « Les deux amis ».
À droite des maisons Mange, Delanoë, Frier et toujours en bord de la lagune, le palais de Mohammed V. Juste après, lhôtel LHippocampe qui fut construit par Pierre Fredericq et le chalet de la famille Meynard de Marrakech.
En 1946, cette baie connaîtra une scène dramatique. Nicole Fredericq, témoin oculaire, se rappelle : « Cet été là, le fils du Caïd de Oualidia mourut noyé dans la passe. Il était avec son précepteur et, Danielle la fille du Docteur Accard, également de Marrakech, dans une barque à rames sur la lagune à marée descendante. Malgré tous les efforts du rameur qui avait jeté l’ancre, ils furent entrainés et arrêtés dans la passe derrière la pointe de la presqu’île de gauche. La mer était mauvaise et la barque prenait leau. Courageusement Driss, le cuisinier de l’Hippocampe les avait rejoint en barque et avait essayé de les sauver. Au moment du transbordement, le fils du Caïd paniqué, (il avait 10 ans) sauta alors qu’une vague écartait les deux barques. Il tomba à l’eau et disparut. Tous les autres furent sauvés. Tout Oualidia avait assisté impuissant au drame. Nous avions eu le temps d’aller jusqu’à la pointe de la presqu’île avec des cordes mais les falaises étaient trop hautes et la mer trop mauvaise. Triste souvenir qui aurait pu être pire sans l’héroïsme de Driss ».


Voilà ce qua pu nous révéler cette carte postale qui certainement garde encore dautres secrets. Mais lon peut se poser la question sur la rareté ou linexistence même de propriétaires marocains à cette époque dans la baie, près de la mer. Selon larchitecte Hamid Guessous, originaire dEl Jadida : « La notion de séjours balnéaires en bord de mer ne faisait pas partie de la culture marocaine à cette époque. Ensuite les Marocains nosaient pas trop simplanter à côté des Colons et cétait aussi une question de moyens financiers qui faisaient défaut ». En effet, à cette époque, le bord de mer et la mer nattiraient pas les Marocains pour les loisirs et pour y habiter, alors quen Europe, les bains de mer et les plaisirs du littoral se développèrent dès le XIXe siècle. Les Européens allant au Maroc transposèrent ainsi leur attirance du bord de mer sur les côtes marocaines et leur attrait pour les maisons du littoral. Ce nest quaprès lIndépendance que cette pratique fut appropriée par les Marocains qui l’ont réinventée en fonction de leurs propres codes culturels.
Mais, à notre avis, une réponse plus appropriée nécessite de mener un travail de recherche historique et sociologique sur cette région en saidant éventuellement darchives locales de lépoque.
jmahrim@yahoo.fr

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One Thought to “Chronique de Mustapha Jmahri : Oualidia, une carte postale qui en dit long”

  1. HETREUX Maryvone

    Très intéressant commentaire d’un passé révolu.
    Mes grands parents nous parlaient souvent d’Oualidia où ils allaient passer des dimanches en famille.
    Lors d’un précédent voyage au Maroc avec mon époux nous avons fait une halte à Oualidia et…nous avons mangé sur la plage …la part des pêcheurs.Quel bonheur !
    Merci pour ces chroniques.

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