Chronique de Mustapha Jmahri : Attention aux mots

En octobre 2011, à une année juste de ma retraite professionnelle, jai reçu un coup de téléphone du professeur Abdelouahed Mabrour, alors doyen de la Faculté des lettres d’El Jadida, qui me demanda de passer le voir à son bureau. Il connaissait un peu mon parcours : comme auteur d’ouvrages et d’articles sur la ville mais aussi comme ancien journaliste à la radio d’Aïn Chok, puis attaché de presse dans un établissement public et collaborateur à quelques organes de la presse écrite.
En cette année-là, la faculté des lettres venait de lancer une licence professionnelle « journalisme et medias ». Son démarrage a été fait avec un petit groupe d’étudiants acceptés sur concours. Le doyen ma proposé de me joindre à l’équipe enseignante en tant que professeur vacataire. Le module qui m’a été confié portait l’intitulé « Journalisme de commentaire ». Le doyen avait pensé, pour le côté pratique, que pour une bonne formation des étudiants, il fallait joindre quelques compétences de l’extérieur de la faculté. Cétait mon cas.
Je me suis mis aussitôt à préparer le contenu du module dont j’avais la charge. Ayant exercé une trentaine d’années dans le journalisme puis la communication institutionnelle, j’étais enthousiasmé à l’idée de partager mon modeste savoir avec de jeunes étudiants. Le volume horaire consacré au module, étalé sur le premier semestre, étant insuffisant pour épuiser ma feuille de route. Il me fallut donc me résoudre à résumer tout en gardant l’essentiel. Je me rappelais alors les deux conseils de mon professeur feu Zaki Al-Jabir, à l’Institut supérieur de journalisme de Rabat, lors de ma formation : « Ne jamais mélanger style littéraire et style journalistique et bien connaître le jargon journalistique ». Le professeur Zaki Al-Jabir fut mon encadrant pour mon DES en journalisme portant sur la presse culturelle au Maroc. L’un des rares travaux au Maroc sur ce thème.
Le module dont j’avais la charge se limitait à présenter et expliquer les genres de commentaire : éditorial, chronique, analyse, critique, billet, compte-rendu, enquête, etc. Mais je l’ai élargi à d’autres genres comportant une opinion : la caricature, la photo de presse, la tribune libre, la page débat et le dessin de presse, entre autres. Comme je concevais mon cours d’un point de vue pratique, je distribuais, séance tenante, des coupures de presse, prises dans des journaux ou magazines afin de l’illustrer par des exemples concrets.
Mais comment allais-je introduire ce cours ? Évidemment les étudiants de cette licence avaient d’autres modules avec d’autres professeurs qui apportaient une complémentarité, mais jai pensé, que c’était dans le cadre du module « Journalisme de commentaire » qu’il fallait, dès la première rencontre, sensibiliser des jeunes, et par conséquent novices, que la presse c’est informer et commenter d’une manière professionnelle et responsable. Les jeunes, aujourd’hui, sont déboussolés par le flux immense de messages disparates véhiculés par des milliers de chaînes, de vidéos, d’audios, et d’images qui circulent sans qu’ils sachent très bien à quel saint se vouer ni comment disséquer le vrai du faux. Umberto Eco disait : « Internet a repris le flambeau du mauvais journalisme ».
C’est ainsi que mon premier cours sintitula d’une façon simple mais tendant à susciter le questionnement : « Attention aux mots ». Quand on y fait attention, on évite, au moins, les écueils. Le journaliste veut tout et tout de suite d’où le risque de passer à côté.
J’ai montré aux jeunes que les journalistes travaillent avec des mots. C’est avec les mots qu’ils composent leur travail comme d’ailleurs le maçon construit le mur avec des pierres, et que, dorénavant, ils devront changer de comportement vis-à-vis des mots. Mettre un trait entre le passé et le présent. Non plus parler, ou écrire, à tort et à travers, en toute légèreté, mais le faire avec respect et responsabilité. Car les mots, s’ils guérissent, peuvent aussi blesser. Et que la société et la loi, en tous cas, veillent quand les mots créent des torts.
Les mots, sortis de la bouche d’un journaliste ou portés par sa plume, peuvent détruire comme ils peuvent construire. L’essayiste Michel Butor (1926-2016) donne le conseil suivant : puisque les mots peuvent aussi bien nous tuer que nous sauver… « Il faut donc guérir la langue et lui permettre de se développer. Elle en a grand besoin ».
On ne peut imaginer le pouvoir magique et extraordinaire des mots. Dans le Saint Coran (Sourate Taha), Dieu tout Puissant, ayant dit à Moïse (accompagné par son frère) : « Allez vers Pharaon : il s’est vraiment rebellé. Puis parlez-lui gentiment. Peut-être se rappellera-t-il ou [Me] craindra-t-il ? ». Ainsi, Dieu Tout Puissant préconise-t-il les paroles gentilles, qui poussent l’homme à réfléchir, plutôt que l’emploi de la force.
Dans la littérature arabe et aussi mondiale, les Mille et une nuits émaillées d’histoires à couper le souffle ont éloigné d’une mort certaine Shéhérazade, la conteuse, qui était dans le collimateur de Chahrayar. Elle a ainsi pu, au cours de ces fameuses mille et une nuits, bercer le prince, peut-être le berner, avec ses belles paroles jusqu’à ce qu’il reste bouche bée devant ses mots doux et charmeurs…
L’être humain a découvert les mots pour faire la paix comme pour faire la guerre (on parle aussi de la Guerre des mots). Les mots, créatures vivantes, comme le dit François Vallançon (in : Des mots qui parlent, 2008), ils sont palimpsestes, kaléidoscopes ou apocalypses. Aussi, un journaliste cherchera-t-il le mot dont le sens conviendra le mieux au contexte de son article et de son public… Dailleurs avec le glissement de certains medias traditionnels vers linternet, la recherche de la popularité de mots ou de thèmes est devenue possible grâce aux outils de veille et de suivi du lectorat.
Le mot lui-même comme terminologie fascine la recherche et l’écriture. Ainsi a-t-il fait lobjet de nombreux titres douvrages : « Les Mots » de Jean-Paul Sartre (plusieurs traductions en arabe), « Les Mots et les femmes » de Marina Yaguello (traduit au Maroc par Saïd Bengrad) et « Les Mots et les choses » de Michel Foucault (plusieurs traductions en arabe)
Concluons avec Victor Hugo : « Qu’est ce qui reste de l’être humain ? Qu’est ce que nous pouvons laisser de durable ? Le mot, uniquement le mot ».

jmahrim@yahoo.fr

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