Un mensonge de l’histoire : La découverte de la cité portugaise

mensonge_dune_histoire_1  Par : Jilali Derif

 » La sévérité du monument est atténuée par les ondes de lumière qui se déversent dans son bassin central au travers d’une ouverture percée dans une voûte basse que sillonnent des nervures [ogives & arcs] soutenues par des piliers massifs. Et les jeux de perspective se succèdent jusqu’aux coins ombreux où plane le mystère.  C’est là vraiment qu’on ressent des impressions moyenâgeuses et c’est là que l’imagination prend plaisir à se reporter aux temps… »

C’est en 1918 que Joseph Goulven, haut fonctionnaire du protectorat français dans la ville d’El Jadida (Mazagan), avait cité ces belles phrases comme conclusion à son  article sur la Citerne portugaise (Salle d’Armes d’après l’Auteur) publié  par la revue « France Maroc » à l’occasion de l’ouverture de ce monument historique au public à partir du mois de mai 1918, après son « récupération » en 1916 par la municipalité. (Photographie de la Citerne portugaise)

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Au mystère lié à l’architecture du monument qui fait croire à J.Goulven qu’il s’agit d’une Salle d’Armes (*), va s’ajouter après la légende de sa découverte par un commerçant juif.

En effet, depuis des décennies, la même histoire de la découverte de la Citerne portugaise est racontée aux milliers de visiteurs; l’agent engagé à présenter l’histoire de ce monument aux visiteurs prétend qu’il était découvert vers 1915 par un commerçant juif  lors des travaux qu’il effectuait dans sa boutique, l’eau de la Citerne avait envahi la boutique à travers le mur mitoyen.

En se basant sur les observations suivantes, un visiteur averti ne peut croire à cette histoire:

– la Citerne possède 2 accès: l’accès principal via la galerie Khatibi (magasin portugais) où on constate, au moment de la descente à la Citerne l’épaisseur du mur mitoyen qui dépasse 1 mètre au niveau duquel se trouvaient au temps des portugais deux portes à 2 battants chacune et entre les 2portes se trouvait une grille à herse. L’autre accès donne sur la terrasse par des escaliers et sur la tour Rebate (tour du minaret).

– Le bassin d’eau est souterrain,  le fond est situé à une profondeur de plus de deux mètres.

– La Citerne possède une gouttière de trop plein située entre la tour des cigognes et la tour Rebate à un niveau plus bas que le niveau du sol, en plus, on peut repérer sur les murs, les colonnes et les piliers les traces du niveau maximum de l’eau qui se trouvait dans la Citerne.

Les missionnaires européens qui ont visité Mazagan après sa libération en 1769  jusqu’au début du 20 ème siècle ont parlé dans leurs rapports de la Citerne portugaise,  et l’historien marocain Ennaciri décrit ce monument  dans son ouvrage « kitab Alistiqsa » édité en 1895. D’après des documents fiables, cette Citerne à été édifiée entre 1542 et 1547 à l’emplacement de l’ancien castello (Château) construit par les portugais en 1514. Le mazaganais Agostinho Gavy de Mendonca nous rapporte les services que rendait cette citerne lors du  siège de 1562, soit 15 ans après sa construction, « elle contenait cinq empans et demi d’eau (soit environ 1,21m) et lors du siège  qui a duré un  peu plus de deux mois, la population de 3000 Âmes n’a consommé qu’un seul empan qui correspond à 1000 tonneaux » (2). Le gouvernement du Portugal qui attachait une importance à la Citerne avait envoyé un blâme au gouverneur de la place Francisco de Mélo e Castor (1705-1713) pour avoir osé vider et nettoyer la Citerne vers 1710, (3).

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J’ai essayé de trouver une référence écrite qui confirmera cette histoire de découverte de 1915, la seule que j’ai trouvée est celle d’un ami écrivain qui s’est basé, probablement, au moment  de l’écriture de sa chronique sur « La communauté juive de Mazagan » sur des témoignages.  Il a même qualifié cette prétendue découverte comme un grand événement du siècle. (!)

Quelles peuvent être les causes de ce mensonge dont les inventeurs ont cherché le moyen le plus efficace et le plus facile pour une propagande pour s’intégrer de la plus belle façon dans l’histoire d’un patrimoine ?

Je vous propose des extraits de l’article écrit par Joseph Goulven, adjoint chef de la municipalité de Mazagan, Sur ce monument (Salle d’Armes d’après l’Auteur), en vous laissant le soin d’avancer des hypothèses et de commenter.

Parlant des transformations qu’a connues la forteresse,  Goulven écrit.  « …l’oubli se fit rapidement sur l’ancien Mazagan, abandonnée pendant de longues années aux juifs.  En 1875, cependant,  on montre la Citerne au Sultan  Moulay Hassan… » Et en parlant de l’ancien château qu’il nomma par erreur « Castello Real », où est édifiée la Citerne,  il écrit : « (il) a perdu aujourd’hui (mai1918) son cachet primitif sous les pioches des démolisseurs et des bâtisseurs qui ont creusé dans ses flans maisons et boutiques… Celui ci (la Citerne) devient, par la suite, le grand égout collecteur du Mellah. Aussi est-ce dans un état indescriptible que la Salle d’Armes (Citerne) portugaise a été « récupérée » en 1916 par la municipalité de Mazagan.  Les travaux de déblaiement et de nettoiement ont duré plusieurs mois et nécessité l’enlèvement de 2300 tombereaux d’ordures et le pompage de 2500 mètres cubes (?) d’eau stagnantes. » (4)(Photographie, carte postale édition R.Hedrich 1902/03, Magasins ouverts dans l’ancien Magasin portugais actuellement galerie Khatibi).

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(1) la Citerne portugaise est classée par le Service des Beaux Arts comme monument historique  patrimoine, sous Salle de gardes portugaise, par Dahir du 03 novembre 1919.

(2) Historia do Cerco de Mazagao (1562). Édit.  1607, et 1890.

(3) « Mémorial para a historia da Praca de Mazagam » Luiz Maria do Couto-1856.

(4) Revue mensuelle « France-Maroc » du 15/7/1918. P218/219.

 

 

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