ramadan22

« Ce qui me rend perplexe, c’est que cette période spirituelle est comprise, vécue et subie de façon très diverse ».

 

Par: Rabia Franoux Moukhlesse Artiste plasticienne engagée, auteure du livre « Marine Présidente et alors? » (Pour El Jadida Scoop)

À quelques jours du début du ramadan au Maroc, le mois sacré est déjà dans tous les esprits et dans toutes les conversations. Il est étrange de voir comment la perception de cet événement peut différer d’un individu à l’autre. Je vous en livre quelques-unes que vous voudrez bien prendre sans jugement de valeur, sans parti pris ni hystérie mystique, car les propos qui vont suivre ne m’engagent pas, mais ont été glanés de-ci de-là.

 

Au niveau du commerce, j’ai ainsi pu entendre l’épicier se frotter les mains à la perspective d’une hausse de son chiffre d’affaire, et les patrons de toutes les activités autres qu’alimentaires se lamenter par avance de la baisse globale de l’activité qui va plomber les comptes du Maroc. Sans compter la baisse de productivité des ouvriers et salariés qui du coup leur semblent un peu payés à en faire moins!

 

Concernant les activités liées à l’alcool, cela dépend où l’on se situe dans l’échelle. Au niveau de la production, certaines usines sont à l’arrêt du fait des fortes chutes de la consommation. Au niveau de la vente, les cavistes sont en service minimum pour les quelques étrangers qui voudraient se servir et la plupart des restaurants avec licence en profitent pour fermer, car une grande partie de leur rentabilité est basée sur cette partie de la carte. Pour les consommateurs, et si officiellement les musulmans ne boivent pas d’alcool, nous avons ceux qui vont avoir les mains tremblantes pendant une bonne partie du ramadan, restant à jeun de peur de la malédiction divine et de la réaction des voisins, et ceux qui prennent cette période avec philosophie, avec l’idée que cela leur permet de purifier leur organismes de tous les excès des 11 mois précédents.

 

Les enfants scolarisés me font parfois sourire en évoquant l’excuse du jeûne pour ne pas faire de sport ou justifier par avance leurs notes, se dédouanant pour mettre leurs résultats en baisse sur le compte de leur faiblesse physique.

 

Je vois aussi ceux qui se frottent les mains par avance à l’évocation de la débauche alimentaire des bons petits plats en quantité astronomique qui vont orner leur table.

 

J’entends également ceux qui, par avance se lamentent, de ne pouvoir faire des ftours dignes de ce noms faute de moyens financiers, sans oublier l’angoisse de l’emprunt remboursable en 10 fois pour payer tout cela et qui les fera trimer encore plus dur le reste de l’année.

 

Quelques mots pour le personnel de maison qui profitera de cette occasion pour retourner au bled en famille afin de profiter de congés payés bien mérités ou qui attendent avec impatience la zaket du patron qu’ils pourront envoyer à la famille pour aider, ou encore celles qui se lamentent de la surcharge de travail en cuisine pour préparer des tables dignes d’un roi au lieu de la nourriture plus simple du reste de l’année.

 

Je ne parle pas ici de ceux qui attendent avec joie ou résignation le mois de ramadan par conviction religieuse profonde, comprise et acceptée et qui sont sans doute la majorité. Une majorité silencieuse qui ne se reconnait pas dans les bagarres et autres hurlements qui apparaissent dès le troisième jour du fait de la fatigue, de la faim, du changement de rythme, du manque de nicotine ou de l’énervement lié à la cherté de la vie suite soit à une hausse des prix dans les commerces (et oui, la loi du libéralisme avec la notion d’offre et de demande est plus forte que la Loi de Dieu), soit à une surconsommation impliquant des ennuis à venir.

 

Des différences de perception

Ce qui me rend perplexe dans tout cela, c’est que cette période spirituelle est comprise, vécue et subie de façon très diverse. Moi ce que j’en ai compris, c’est que les croyants, et chacun est libre, se rapprochent de Dieu et n’oublient pas qu’il existe plusieurs classes sociales allant des plus pauvres aux plus riches. Qu’à cet effet, ce jeun qu’ils s’imposent leur permet de vivre ce que les plus pauvres vivent quasi quotidiennement. Cela leur permet de se rapprocher de Dieu en se souvenant que la spiritualité a toute sa place face au matériel et que les appétits du corps sont une chose, mais qu’il ne faut pas oublier les appétits de l’esprit. Or, qu’est-qu’ils en ont fait? Une obligation. Un standard social. Un moyen de se mesurer à l’aune du respect ou non d’obligations qui se voudraient individuelles mais que l’on a communautarisées avec le temps. C’est le moment où tout se raidit quant aux interprétations religieuses vraies ou supposées vraies, par le miracle de croyances réinventées et réinterprétées par la magie du groupe. Je m’explique: lorsque l’on me dit qu’il faut arrêter de consommer de l’alcool 40 jours avant le ramadan, que je le compare aux 3 jours respectés par certains établissements qui en servent, je me demande s’il s’agit d’une convention sociale ou de croyances. Lorsque je vois des gens profitant de la période pour partir à l’étranger prendre leurs vacances et sous ce motif du “voyage” ne pas respecter le jeûne en oubliant que cette “permission” n’était valable qu’aux temps ou les voyages étaient pénibles et dangereux, nécessitaient que le corps reste en forme pour marcher, et que je le compare à la classe business de la RAM, je me demande s’il existe une honnêteté intellectuelle. Autant avouer que ces personnes ne souhaitent pas suivre le ramadan. Ah oui, c’est vrai, ces gens-là ne peuvent le faire car ils seraient soumis à la vindicte populaire qui n’est pas prête à accepter que chacun fait ce qu’il veut et, qu’au pire, seul Dieu les jugera de leurs fautes. Non, ils souffrent, donc tout le monde doit faire pareil. Est-ce vraiment l’esprit de ce mois de ramadan?

 

Car voilà, le Maroc se vide. Il se vide de tous les expatriés qui profitent de cette période pour rentrer chez eux car tout est à l’arrêt et leur absence réduit encore la consommation. Il se vide de tous les Marocains peu convaincus qui en profitent pour vivre un ramadan plus clément dans les résidences touristiques d’Espagne ou d’ailleurs. Malheureusement, ceux-là aussi ont un fort pouvoir d’achat qui va manquer cruellement au pays. Le Maroc voit aussi ses rues se vider de tous ceux qui, sans être forcément des mécréants, ont leur propre conception de la religion et du jeûne et ne veulent pas se faire agresser pour cela, ne supportent pas les bagarres incessantes pour des motifs futiles (une odeur de cigarette, une place de parking, l’aspect de quelqu’un qui, même malade, aurait mangé…).

 

Alors il me semble étrange de comparer le Maroc, pays touristique, dont la cuisine, la gentillesse et l’accueil sont un art de vivre, ce Maroc qui entre à toute vitesse dans le XXIe siècle avec des ambitions de moteur et leader économique de l’Afrique, ce Maroc qui développe la culture de la démocratie et des libertés, au Maroc replié sur lui-même, où chacun s’épie pour savoir si l’autre respecte bien le jeûne, où il est impératif de se montrer “religieux” même sans trop y croire, où l’on est prêt  à vous agresser verbalement et physiquement si vous semblez être musulman et ne pas respecter le jeûne, comme si cette population pouvait s’autoproclamer police religieuse en dépit de la loi et de la liberté de chacun. Ce Maroc-là, je ne le connais pas, je ne le reconnais pas. Il est trop éloigné de mon éducation, de mes convictions, de mes souvenirs ou chacun vivait en bonne intelligence, juifs, chrétiens et musulmans, sans se haïr, sans se jalouser. Ce Maroc-là est trop éloigné de mon école publique qui nous enseignait des valeurs et des connaissances où tout le monde se formait patriotiquement en se disant qu’en s’élevant, nous pourrions apporter plus au pays. Ce Maroc-là n’était pas frappé par cette frénésie de construction de mosquées qui engloutit des ressources considérables alors que nos infrastructures (écoles, hôpitaux, accès à l’énergie, désenclavement, gestion responsable de l’eau, etc.) sont encore loin d’être au niveau de nos ambitions et des attentes des citoyens.

 

C’était une époque où l’on pouvait rire de la blague de la petite fille qui demande à son père “qu’est-ce que c’est le ramadan?”, et que celui-ci lui répondait: “c’est quand on mange en cachette”. Rien qu’avec cette phrase, je pressens d’une part les pires insultes, et d’autre part le sourire de tous ceux qui vont fuir le Maroc.

 

Si nous voulons avancer, il nous faudra s’accepter les uns les autres dans nos différences et nos libertés. Nous ne pouvons pas revendiquer cette liberté 11 mois durant et nous la refuser ou la refuser aux autres le dernier mois de l’année. #Safibaraka avec l’hypocrisie. Et bon ramadan à tous!

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