Moulay Abdellah Beni Mghar : Autopsie du Moussem

fantasia55

Par: Driss TAHI

Quelques 500 000 visiteurs en 8 jours. Pourquoi tant d’engouement pour le moussem de Mly. Abdellah ?

Ce rendez vous annuel est-il en passe de devenir un vrai phénomène de société ?

Quel pouvoir magique exerce t- il  sur ses pèlerins, pour qu’ils reviennent tous les ans, et chaque année, encore plus nombreux ?

Et ce le caractère historique et religieux que revêtent ces lieux, qui attire  autant de monde ? Pas évident, car, plusieurs personnes ont reconnu n’avoir jamais mis les pieds au mausolée du saint, ne connaissent rien de son passé glorieux de combattant   et encore moins du ribat du Tit et de son histoire.

Pour d’autres, c’est tout simplement l’attrait festif qui se dégage de ce gigantesque camping grouillant de vie 24/24, drainant  des gens de toutes les souches sociales, de tous les âges, affluant de toutes les régions du pays, et même d’ailleurs,  pour vivre une semaine entière au rythme des salves de baroud, des chants et des danses folkloriques.

23 000 tentes sont dressées  pour la circonstance, sur plus de trois kilomètres de part et d’autre de la route côtière,  allant de la station balnéaire Sidi Bouzid, et longeant l’atlantique jusqu’aux abords du port de Jorf Lasfar.

Des tentes de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, à perte de vue, de la superbe caïdale 5 étoiles, à la hutte de fortune, rapiécée de lambeaux et de vieux sacs de jute, en passant  par les tentes de camping deux ou trois places et plus. Vu d’en haut du vieux minaret, ce panorama offre un aspect précaire  et anarchique, mais, néanmoins contrôlé par un important dispositif de sécurité pour veiller sur l’ordre public, assurer la bonne circulation des personnes et des véhicules, et parer au plus pressé, et  aux imprévus en cas de besoin :  noyades, blessures accidentelles,  évanouissements dus a la chaleur… qui sont le lot quotidien nécessitant  l’intervention des agents de la protection civile.

Des dizaines de lampadaires d’éclairage public couvrant une superficie de plus de 10 km2 illuminent tout l’espace du moussem, lui assurant de la sorte une certaine longévité.  Les efforts fournis par les responsables de la commune en matière d’infrastructure sont visibles, il suffit de se promener sur le site avant ou après la semaine du moussem pour constater l’importance des réalisations au niveau des routes qui ont été agrandies, de l’éclairage public, et  des fontaines d’eau. l’expérience acquise par les organisateurs durant toutes les années passées leur a permis de relever plusieurs défis. Néanmoins,  il reste certainement beaucoup à faire sur plus d’un volet et notamment celui de l’organisation des espaces réservés aux commerces, mais là,  le talon d’Achille reste  surtout l’incivisme.

Certains se comportent de façon irresponsable et scandaleuse, des actes de vandalisme sont perpétrés  à l’encontre des installations publiques, d’autres jettent les ordures partout ou c’est possible de le faire, etc.

La nuit ,cette cité éphémère brille de mille feux, refusant de sombrer, et de s’endormir pour vivre pleinement sa fête ,appelant ses invités a faire de même, leur offrant en partage toutes sortes de distractions, et de spectacles folkloriques variés, dans une ambiance imprégnée de complaisance, où tout se côtoie :hommes et femmes, citadins et ruraux, personnes âgées ,jeunes et moins jeunes, jupes courtes, jeans serrés et cheveux dans le vent avec hijabs et djellabas. Ici, ce n’est pas le festival de Woodstock ni l’Ile de Wight, mais simplement le moussem de My Abdellah dans tous ses paradoxes.

Moulay Abdellah c’est aussi  les odeurs, lorsqu‘on se promène pendant la journée. il se trouve qu’a un moment donné, on soit emporté par la foule de plus en plus dense, au fur et a mesure qu’on se déplace, guidé seulement par les cris des marchands et les odeurs : tête de mouton rôti, méchoui, coquillages, fritures de poissons beignets, piments, tajine etc. Toutes ces odeurs à un moment donné fondent, se mélangent à la poussière  et enveloppent votre corps dégoulinant de sueur sous la chaleur écrasante du mois d’Août.

Un peu  plus bas, quand vous êtes prés de la mer, c’est  les relents d’urine et autre chose mélangés a l’air marin et aux algues qui vous envahissent, vous essayez de rejeter cette odeur qui vous prend a la gorge en inspirant et en expirant par la bouche, en vain, mais au bout d’un moment vous ne sentez plus rien, ou plutôt vous vous êtes déjà habitué à ces émanations .Le fait est que ,certains  préfèrent se soulager à la sauvette , accroupis au milieu des rochers, au lieu de rejoindre les latrines publiques, dont le nombre n’est visiblement pas suffisant, mais cela ne donne pas raison à ces pollueurs .

Moulay Abdellah, c’est aussi et surtout la tbourida, c’est l’ossature autour de laquelle se construit tout le reste, et sans elle le moussem ne serait plus qu’un simple souk hebdomadaire. Autrement dit, on ne peut imaginer le moussem sans elle, c’est même la condition sine qua non à sa tenue. C’est a coup sur, le plus grand rassemblement de la race chevaline au Maroc , plus de 2000 cavaliers s’y retrouvent, un défilé d’une rare beauté ,un espace d’exhibition des plus beaux costumes ,parures, et équipements équestres, un émerveillement pour les yeux. C’est la face du moussem qui incarne la noblesse et la splendeur. En cas de résurrection, c’est sûrement la seule représentation festive que le saint béni m’ghare  aurait toléré sur les vestiges du Tit.

Afin de satisfaire le nombre important de cavaliers, les organisateurs  n’autorisent qu’une seule sortie par jour, et par sorba. Chacune doit se contenter de tirer une salve de baroud, puis regagner son campement et attendre la prochaine sortie qui vient après une longue attente, ou après une année.

A ce propos, on se demande s’il ne serait pas possible de prévoir d’autres terrains de harka ou d’éclairer celui existant, afin d’assouvir le désir ardent de ces braves cavaliers, et donner plus de spectacle à une assistance avide de tbourida, et dont le nombre va crescendo d’année en année.

Du côté du sanctuaire, c’est l’atelier en plein air du tatouage au henné, des ouvreuses habiles à l’air libre, interpellent les passantes, une seringue à la main. Sans vous piquer, celles ci vous appliquent sur les mains et les pieds, avec dextérité et contre quelques dirhams, des motifs choisis a la carte, qui durent le temps du moussem.

Le tatouage au henné est un rite qui accompagne généralement  les fêtes traditionnelles au Maroc : mariages, naissances…Ici, il a un caractère plutôt religieux.

Très frappante, cet alchimie entre le spirituel et le festif au moussem .

« Un bon pèlerin doit accomplir le rituel de la visite au mausolée en effectuant trois choses : offrir des cierges, mettre quelques sous dans la tire lire du Sayed (saint), et prier en tournant un moment autour de sa tombe » m’explique une femme d’un certain âge.

Tous les commerces sont représentés a My Abdellah : restaurants  toutes catégories, cafés, marchands de beignets, boucheries, bureaux de tabac, étals de tout ce qu’on peut imaginer, marchands ambulants de coquillages, de pois chiches et fèves, drogueries, habits.. .

Le pèlerin a My Abdellah ne doit manquer de rien, même les produits illicites ont leur coins : hachich, boissons alcoolisées….

Des centaines de personnes mangent sur place dans les dizaines de gargotes aménagées un peu partout. Certains préfèrent les snacks mobiles qui proposent des sandwichs bon marché. A My Abdellah on mange à n’importe quelle heure de la journée et de la nuit. Chacun selon ses moyens. Quant à moi, je passe beaucoup de temps à choisir un menu, pour céder enfin devant la reine des étals : la figue de barbarie et précisément la doukkalia.

D’après un des responsables du moussem : « aucun cas d’intoxication alimentaire n’a été signalée . »Lire : aucun cas mortel.

Une équipe sanitaire, aussi grande et  aussi bien équipée soit elle, ne parviendrait à contrôler en 7 jours l’hygiène de la totalité des commerces  et restaurants sur le sol du moussem.

A My Abdellah, vous êtes apostrophé à tout instant par ceux qui essayent par tous les moyens de vous soutirer quelques pièces ; si ce n’est pas un gardien, ce sont les mendiants ou les groupes de deux ou trois musiciens dont le moussem pilule. Mais il y a aussi  les artistes pickpockets qui se chargent de vous nettoyer les poches sans que vous vous en rendiez compte, et sans vous faire de mal.

Une chose est certaine : si vous êtes au milieu d’une foule compacte, vous êtes soit voleur, soit volé, soit à mi chemin entre les deux.

J’ai été délesté par des pickpockets deux fois dans ma vie ,et j’avoue personnellement que j’éprouve un brin de sympathie pour cette catégorie de voleurs qui vous font les poches sans utiliser ni sabre ni épée .
« Beaucoup de pickpockets sont arrêtés en flagrant délit durant le moussem,  leur nombre est toujours important »  me confie un gendarme .A cet effet, il faudrait peut être attendre la mise en place au moussem d’un dispositif de cameras de surveillance en 2055, pour pouvoir enfin mettre fin a ce fléau.

Dors en paix, saint, nous partons ce soir.

Nous emportons tentes et accessoires,

Même l’écume de nos chevaux,

Et le bruit de leurs sabots,

Baroud, artifices, et autres  pétards.

A demain, c’est juste un au revoir.

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