Chronique de Mustapha Jmahri: Mostafa Lekhiar, un passionné du patrimoine local

Figure emblématique de la ville d’El Jadida, Mostafa Lekhiar y est né le 10 mars 1945. Sa famille résidait à derb Berkaoui en médina. Après des études primaires à El Jadida, secondaires à Rabat, il a suivi une formation dans le domaine de l’aviation à la base aérienne de Salé qui l’a conduit jusqu’au Texas aux Etats-Unis d’Amérique. Libéré de l’Armée de l’Air en 1969 il devint correspondant de presse et journaliste régional au quotidien Le Matin. En parallèle, il exerça, un certain temps, au Syndicat d’initiatives et de tourisme et collabora à la rédaction de deux ouvrages sur la ville d’El Jadida.

Connu notamment comme ancien correspondant local du journal Le Matin, il était en outre membre de l’Union internationale de la presse francophone (UPF). Dans sa carrière, il a bénéficié de plusieurs stages au Maroc et à l’étranger en matière de presse au journal Midi Libre en 1996, et avec la Fondation Friedrich-Naumann en 2003.

Dans ce récit, élaboré en commun, Mostafa Lekhiar, évoque, à notre demande, ce qu’était son parcours dans la vie et à El Jadida, sa ville natale, en particulier. Témoignage : 

Je suis né en 1945 à El Jadida à derb Berkaoui qui fait le prolongement de derb Touil. Ma famille est originaire de Béni Khlef près de Zemamra (70 km d’El Jadida). Mon nom de famille provient de Sidi Boulekhiar, un saint dont le mausolée se trouve près de Zemamra. Alors que ma mère est originaire d’Azemmour. Mon père était mokhazni auprès du pacha Bendehane à Azemmour à l’époque du Protectorat.

Nous avions comme voisins de pallier : khalifa Si Tibari, Si Tachfini, l’adoul Si Abbadi, Berrada et le Saoudien Sidi Attia. Ce dernier a vécu à El Jadida pendant une vingtaine d’années et était mariée à une Jdidie. Commerçant en céréales de son état, il avait un magasin à el-Heria, quartier des entrepôts.

Comme tous les enfants de ma génération, je suis passé par l’école coranique, le msid, dans les années 1950. J’ai suivi, par la suite, ma scolarité à l’école d’apprentissage professionnelle musulmane aujourd’hui collège Mohamed Rafy. Parmi mes amis de classe Mohammed Halab, qui devint, plus tard, Wali de Casablanca et Driss Jettou, futur premier ministre.

J’ai continué mes études au lycée des Orangers à Rabat qui dispensait une formation technique. Puis, en 1964, j’ai été admis à l’Ecole de l’aviation à Salé. Dans cet établissement, j’ai étudié la langue anglaise pendant une année avant de partir, en 1965, vers la base de San Antonio au Texas dans les Etats-Unis d’Amérique pour un stage de mécanique et pilotage. Nous étions des stagiaires de cinquante pays. Il y avait avec moi, par exemple, l’officier Boubker Skirej, frère de l’acteur Bachir Skirej. A mon retour, après une année, je fus affecté à la base de Kenitra. A cette époque, il y avait encore les Américains. A l’issue de cinq ans d’exercice, je n’ai pas renouvelé mon contrat et j’ai quitté l’Armée en 1970.

Revenu à la vie civile et grâce à ma formation, je suis devenu correspondant du journal Le Matin. Mes prédécesseurs étaient des noms connus comme André Adigard des Gautries, Yves Gicquel, professeur au collège Chouaïb Doukkali et, pendant un certain temps, Mostafa Ennassiri, futur conservateur à El Jadida. J’ai commencé cette activité dans les années 1970. En parallèle, je travaillais au Syndicat d’initiatives et de tourisme sous la présidence de feu Mostafa Bencherki. Le siège du Syndicat se trouvait derrière l’ancienne municipalité et faisait partie du même bâtiment. Dans ce bureau, un jour, une allemande, ou du moins, une germanophone, est venue me voir pour discuter. Je croyais que c’était une simple touriste de passage, mais elle m’a révélé qu’elle était originaire de la ville. Elle m’a raconté que le terrain où étaient construits l’ancienne municipalité et le Bureau arabe, siège du Contrôle civil, appartenait à sa famille avant la Première Guerre mondiale et qu’il avait fait partie des biens réquisitionnés par le Protectorat. Sa famille, de situation aisée, disposait d’une calèche, signe de richesse, qui était stationnée à cet endroit même du bureau.

Une cité généreuse

A El Jadida j’étais membre de l’Association culturelle qui avait son siège en face du port. C’était une association dynamique dans laquelle œuvrait un intellectuel libéral français André Adigard des Gautries, figure de proue, dans la ville. L’association fut présidée, après l’Indépendance, par un Marocain, le professeur Acazou. Elle disposait d’une bibliothèque qui représentait alors une richesse de savoir pour les jeunes marocains de ma génération. C’est là, par exemple, que j’ai découvert la totalité de la collection française « Que sais-je ». Mais, plus tard, cette riche bibliothèque s’est volatilisée d’une façon progressive jusqu’à son extinction totale vers 1978-79.

Au fur et à mesure de mon activité journalistique et associative, je découvrais, de près, la richesse de ma cité. Richesse multiple, matérielle et immatérielle. Je vivais aussi au rythme de son évolution à travers l’histoire et notamment de la fin des années 1940 à aujourd’hui. Du Protectorat à l’Indépendance, la ville s’est agrandie mais elle a perdu, je pense, son cachet d’antan. Je ne cherche pas à rester dans l’immobilisme mais l’évolution de la cité n’a pas été toujours harmonieuse. 

Il ne faut pas oublier que cette petite cité a fourni au Maroc naissant une élite de compétences intellectuelles et administratives dans tous les domaines. Une pléiade d’anciens ministres est issue d’El Jadida tels Driss Jettou, Mostafa Sahel et Tahar El Masmoudi. Au niveau de la sécurité par exemple quelques premiers commissaires étaient originaires de cette ville : Mostafa Chiadmi, Nazih, Mahfoud, Ghazouani, Benrhanem et Ali Riffi. Au niveau intellectuel et universitaire je citerai : Abdelkebir Khatibi, Driss Khalil, Mohammed Chiadmi et Driss Chraïbi. Au niveau du sport : Mohammed Chtaïni, Cherifa Meskaoui et Mohammed Chraïbi. En matière d’art : Mohammed Saïd Afifi et André El Baz. Au niveau de la gestion municipale on peut citer Haj Moussa Saïd, premier président du conseil municipal après l’Indépendance, Si Bendriss et Si Abdelkrim Khatib.

S’agissant de l’infrastructure, le Protectorat nous a légué des édifices publics qui n’existent dans aucune ville de dimension identique tels la poste, la salle des sports, le théâtre et Bank Al-Maghrib.

Cependant, la gestion municipale d’El Jadida ces dernières années n’a pas suivi l’évolution urbaine. Cet état de choses à fait l’objet de critiques de la part de plusieurs personnes du monde de la culture, du journalisme et de la société civile. A mon avis, les belles périodes de cette gestion, la ville les a connus avec Arsalane El Jadidi et Tahar El Masmoudi. Ce sont les deux présidents du conseil, à mon avis, qui ont laissé leur marque et ont milité pour un développement harmonieux de la ville surtout en matière d’ouverture et de culture.  

Patrimoine matériel

La richesse principale d’El Jadida réside dans son patrimoine, matériel et immatériel local et régional, qui peut être considéré comme une richesse susceptible d’assurer des revenus beaucoup plus que l’agriculture, aujourd’hui en crise du fait de sévères aléas climatiques. Mais il est à constater que plusieurs édifices à caractère patrimonial, eu égard à leur ancienneté et à leur spécificité architecturale, sont en déclin ou ont même disparu. Les trois principaux cinémas du centre-ville et leurs bâtiments ont été reconvertis en immeubles et magasins de commerce. L’ancienne municipalité qui disposait du temps du protectorat d’une salle de mariage avec une entrée en escalier en marbre, où les couples et leurs invités prenaient des photos souvenirs, est à l’abandon depuis quelques années.

Le théâtre municipal est à l’agonie. Il représente non seulement un édifice mais aussi un lieu social. Car, sur la place du théâtre, se tenait tous les rassemblements importants et les cérémonies officielles que ce soit au temps du Protectorat ou après l’Indépendance. La place a été réaménagée médiocrement plusieurs fois, sans occulter le fait que, la nuit, des délinquants font leur besoin, des fois, au pied même du théâtre d’où la nécessité d’y affecter en permanence des agents de surveillance.

La cité portugaise, inscrite au patrimoine mondial de l’Humanité depuis 2004, mérite une grande attention au niveau de l’assainissement, de l’embellissement des allées, du nettoyage des remparts, des signalisations et du suivi des constructions. Car je vois mal comment les murs de certaines demeures arrivent presque à la hauteur de la muraille historique. La cité portugaise doit retrouver son cachet original. C’est peut-être là un chantier colossal mais il est possible de le réaliser avec l’aide du Portugal, par exemple. Certaines dispositions urgentes doivent d’ailleurs être prises telles l’interdiction du parking de voiture et la propreté des lieux. Les diverses instances locales sont toutes concernées d’une manière directe ou indirecte par ce chantier.   

A la sortie d’El Jadida vers Casablanca par l’autoroute, on peut admirer encore quelques vestiges du Fahs des moujahidines mais sans aucune mise en valeur ni aucune exploitation judicieuse ni même une carte signalétique. Certaines personnes confondent ce site avec Mazagan-le-Vieux, mais c’est une erreur car il n’y a qu’à voir la nature des constructions pour se convaincre qu’il ne s’agit aucunement de Mazagan-le-Vieux. Ce sont des vestiges tout à fait de style marocain traditionnel.

Contigu aux remparts de la cité portugaise, le port fait partie du patrimoine historique. Il mérite donc toute l’attention ce qui n’est pas le cas quand on constate l’édification d’une construction en béton et de forme inappropriée avec le contexte spécifique de la zone protégée.

Les jardins manquent. Il n’y a pas eu de créations de nouveaux jardins alors que les anciens espaces verts datant du Protectorat sont en souffrance.

L’hôtel Marhaba est détruit et il n’en reste que quelques murs alors que la passerelle qui donnait sur la plage a été rasée. Cette passerelle ainsi que l’architecture de l’hôtel donnait à l’ensemble l’image d’un paquebot et c’était justement la finalité de ses concepteurs. Les cabines de la plage ont également disparu à jamais alors qu’elles jouaient un rôle essentiel pour les familles et leurs enfants pendant l’estivage d’été.

Tous les anciens d’El Jadida se rappellent, par exemple, de Dar Mànos. C’était une villa superbement bâtie sur Deauville plage. J’y suis allé plusieurs fois et il y avait des caves. La bâtisse a été détruite à la fin des années 1960, sans qu’on sache pourquoi, ni qui l’a construite, ni pour quel but. Nous étions et nous sommes encore dans l’ignorance totale de l’histoire de notre patrimoine local.

La kissaria Tazi bâtie avant l’arrivée du Protectorat, est en recul d’activités ainsi qu’au niveau de son infrastructure. Quant au Marché central il est en déclin perpétuel, non seulement à cause de la baisse de fréquentation, mais aussi, du fait, que des stalles se sont converties, depuis quelques années, en lieux de grillade de poisson avec tout le lot de nuisances qu’elles engendrent.

Au niveau de la province d’El Jadida un patrimoine important croule sous l’indifférence. On peut se demander : qu’a-t-il été fait pour la grotte El-Khenzira ? Y a-t-il au moins un dépliant pour la faire connaître ? Où en sont les chantiers de sauvegarde de la kasbah d’Azemmour et la kasbah de Boulaouane ? Dans les écrits étrangers, les anciens chroniqueurs parlaient de Jbel Lakhdar dans les Doukkala : peut-on trouver aujourd’hui des études sur cet endroit à l’université.

Patrimoine immatériel

Concernant le patrimoine immatériel, c’est un vaste chantier qui comprend la culture locale, les savoir-faire, les traditions et les coutumes ancestrales. Je me rappelle, dans ma jeunesse, des paysans doukkalis qui détenaient dans leur choukara (petit sac en cuir artisanal à bandoulière) pendue au cou par un cordon en coton : un petit couteau boudelaâ, une aiguille et une mahrara ou cuillère en corne de mouton ou en bois. Ces outils étaient indispensables pour ces paysans : le couteau pour le bricolage, l’aiguille pour coudre et la cuillère pour manger le couscous ou le saïkouk en cas d’invitation inopinée. Sans oublier l’art culinaire doukkali ancestral qui a une renommée nationale tels le couscous aux sept légumes, le baddaz, la rfissa et le berkoukech. Le patrimoine culinaire des Doukkala n’a pas fait l’objet de recherche d’envergure pour le préserver et le faire connaître. Pourquoi les écoles de tourisme ainsi que la faculté de sciences humaines d’El Jadida n’ont pas institué un cours d’art culinaire doukkali ? C’est là des chantiers qu’il faut creuser. 

Il faut dire aussi que plusieurs dossiers se rapportant au patrimoine n’ont pas fait l’objet d’investigation ou d’études par les spécialistes. Beaucoup de traditions locales sont ignorées ou méconnues. Qu’en est-il de l’histoire de fabrication de la jellaba saissia, vêtement traditionnel d’une grande finesse. Ainsi que le tissage de la jellaba noire daràa et autres couvertures multicolores qui se vendaient chaque dimanche et jeudi à la criée. Sur un autre registre, on n’a jamais su la suite réservée à la découverte en 2004 d’ossements en face de la cité portugaise lors d’un chantier de voirie.

Ceci nous amène à évoquer les petits métiers qui étaient exercés dans la province. Ces métiers ont presque disparu après le décès des anciens maâlems. A titre d’exemple, ceux, parmi eux, qui construisaient les tazota (cabane agricole entièrement en pierre sèche), le dernier est décédé depuis plus de deux décennies.

Les archives de la ville du temps du Protectorat font partie de ce patrimoine immatériel. Le problème qui se pose aujourd’hui c’est tout simplement de savoir où sont ces archives ? J’ai essayé moi-même, par le passé, de m’enquérir sur leur sort et j’ai découvert que ces archives étaient soit perdues à jamais soit qu’elles étaient dans un état lamentable dans des caves humides. Rien n’est fait pour les sauver ou les sauvegarder.

Aujourd’hui les quelques publications sur El Jadida et sa région sont l’œuvre de certains bénévoles qui ne bénéficient d’aucun soutien. Ces bénévoles sont armés simplement de bonne volonté et de passion. Ce n’est donc pas toujours une question de budget. A El Jadida, les instances concernées par la culture, le patrimoine et la gestion locale disposent suffisamment de cadres, d’ingénieurs, d’administrateurs, d’architectes et de lauréats de grandes écoles : des capacités intellectuelles qui sont à même de contribuer, chacun dans son domaine, à l’effort de recherche et de production éditoriale.

jmahrim@yahoo.fr

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