Heureuses, au Maroc,  les villes qui n’ont pas d’histoire !

Nées d’aujourd’hui ou d’hier, elles n’ont pas d’héritage pour susciter la curiosité ou nous émouvoir.

On les regarde se fabriquer au gré de documents d’urbanisme formels, sans harmonie, ni art.

Défigurées, elles étendent leur toile grise partout où l’on se dirige, sur les côtes atlantiques et méditerranéennes, les plaines, les déserts et jusqu’aux sommets des chaînes atlasiques et rifaines.

Si on avait à construire une carte de la laideur urbanistique, on pourrait mieux saisir le visage de l’urbanisme moderne au Maroc, avec ses bâtiments serrés et ternes, ses voies étriquées et le réseau labyrinthique d’artères mal dessinées et de ruelles en impasses.

Il suffit de grossir l’image   pour que le zoom fasse apparaître la réalité crue des agglomérations de demain, où sera concentrée la majeure partie de la population marocaine : des cités dortoirs, juxtaposition de lotissements sans espaces verts, de cubes jetés au mépris des règles de l’art et de l’hygiène, en rase campagne.

Heureuses, en somme, ces agglomérations, car elles peuvent disparaître sans laisser de traces.

A supposer qu’elles puissent se maintenir longtemps, elles n’auront aucune chance de figurer parmi les sites du patrimoine mondial. Elles peuvent tout juste grossir la collection des  pseudo-villes qui peuplent la planète.

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D’ailleurs, on n’a pas besoin d’attendre cinquante ans pour découvrir le futur de villes comme Casablanca, Tanger, Fès ou Marrakech : regardons ensemble l’image satellite du Caire et précisons ses traits par l’expérience de l’observation de la ville depuis le hublot de l’avion qui effectue lentement son atterrissage à l’aéroport. Nous avons sous les yeux l’illustration de la création phénoménale -dans le Monde Arabe- de l’urbanisme inachevé et le théâtre où se joue le dernier acte de la tragédie des réalisations monumentales de l’Islam.

Malheureuses, au Maroc, les villes d’histoire et d’art ! Elles ont réussi à braver le temps pour nous livrer le secret de leur composition et de leur pérennité. Maintenues sous perfusion par les architectes/paysagistes du début du siècle dernier (J.C.N Forestier, H. Prost…), elles continuent à nous charmer et nous émouvoir. Le génie bâtisseur se remarque dans la finesse de leurs traits, la sobriété de leurs monuments et le grouillement de leurs artères qui débordent de vitalité et d’espoir. Certaines créations ont atteint un raffinement tel qu’il est impossible de les reproduire ou les imiter. Elles constituent aujourd’hui des chefs d’œuvre en péril. Les laisser disparaître revient à commettre un crime contre les biens culturels de l’Humanité.

De 1982 à 2011, le Ministère de la Culture a réussi à faire figurer sur la liste du patrimoine mondial sept médinas : Fez, Marrakech, Meknès, Essaouira, Tétouan, El Jadida (Mazagan) et Rabat. L’acte en lui-même est méritoire. Mais aucun de ces sites classés ne dispose de plan de sauvegarde qui puisse s’imposer légalement aux tiers et garantir la durabilité de la préservation des ressources patrimoniales. D’où la difficulté des villes historiques de Marrakech et Essaouira, souvent citées comme modèles, qui furent en fait   livrées au phénomène de la « gentrification », sans régulation, ni prévision des impacts socio-économiques et culturels sur la population locale (cf. El Faiz, M., Marrakech : patrimoine en péril, édition Actes Sud, Arles /Paris,  2002).

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Selon le recensement restrictif du Haut Commissariat au Plan, le Maroc dispose  de 31 médinas qui concentrent une population de 740000 habitants, soit 4,5% de la population urbaine. L’évolution de longue durée indique une diminution du poids démographique de ces cités qui baisse de 2% par an. Malgré ce recul, les médinas continuent à se distinguer par la valeur de leur patrimoine architectural et l’importance de leur rôle culturel et socio-économique (CF. Médinas du Maroc, in Les Cahiers du Plan, N°20, septembre – octobre, 2008).

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Cette importance contraste cependant avec l’état avancé  de la dégradation du bâti historique (plus de 50% des logements), sa destruction (plus de 10% des maisons sont en ruine) et l’insuffisance des équipements sanitaires et socio-éducatifs. L’origine historique du phénomène est à attribuer essentiellement au comportement de l’élite urbaine qui, au lendemain de l’indépendance (1956), a été plus intéressée par le confort qu’elle peut tirer de l’occupation des logements vacants des colons que de réfléchir à une stratégie de développement et de sauvegarde des tissus traditionnels. Ainsi, la désertion des propriétaires aisés a cédé progressivement la place à une population de locataires et de ménages pauvres vivant avec moins de 24 dirhams par jour. Le taux d’analphabétisme élevé (53%) et le surpeuplement des logements (60% des cas) constituent d’autres indicateurs de la détresse des habitants.

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Bien que l’approche statistique cherche à minimiser le poids démographique des médinas, celles-ci arrivent encore à s’imposer par leur dynamisme et leur attractivité sur le plan national et international.

Elles se distinguent par un taux brut d’activité plus élevé que celui de l’ensemble de la population urbaine (41% contre 36%), la grande place accordée aux métiers de l’artisanat et l’importance des femmes actives (25% des effectifs). S’appuyant sur les données disponibles, on peut substituer aux clichés habituels l’image de médinas plutôt actives, industrieuses, entreprenantes et solidaires (10% des logements sont occupés gratuitement). Elles sont également les gardiennes de la quasi-totalité du patrimoine architectural, urbain et paysager qui constitue la principale attraction touristique du Maroc.

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Les prévisions pour 2030 montrent une baisse de la  population des médinas (moins de 2% de l’ensemble urbain) et la dégradation, voire la disparition, du bâti historique. Tout indique que le scénario catastrophe aura une forte probabilité pour se produire. Les villes classées auront perdu leurs   constructions authentiques et l’artisanat local son cachet au profit des produits de fabrication asiatique. Les arguments ne manquent pas pour confirmer cette issue tragique : il a fallu 50 ans pour classer  7 médinas sur la liste du patrimoine mondial ;  absence d’un plan de sauvegarde opposable aux tiers ; et le nombre dérisoire de monuments et sites inscrits et classés (4% de l’ensemble des monuments inventoriés). Il est intéressant de noter que  l’essentiel du travail de classement (90% des opérations) fut réalisé entre 1914 et 1959. Si l’UNESCO entreprend aujourd’hui une évaluation objective des sites classés, on ne sera pas surpris de voir un certain nombre parmi eux  déclassés. Ce qui est inquiétant pour l’avenir des médinas, c’est l’oubli de leur destin dans la planification urbaine et le privilège accordé à la bulle immobilière au détriment de la valorisation de l’héritage culturel et paysager.

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LE PASSÉ DES MÉDINAS DU MAROC AURA-T-IL UN AVENIR ?

Pour répondre à cette question cruciale, on sent l’urgence d’actions concrètes, de lois et règlements rigoureux, de financements ciblés et de plans d’urgence pour contrecarrer les tendances en cours.  Le droit au patrimoine doit être affirmé et revendiqué par tout un chacun pour ouvrir la voie à la patrimonialisation citoyenne.

Le diagnostic du « Conseil national de l’habitat et de l’urbanisme » donne une idée plus juste de l’importance du patrimoine architecturel, urbain et rural du Maroc : ce sont 5 millions d’habitants, plus de 35 médinas, 200000 édifices, des milliers de villages ruraux, en plus des Ksours et Kasbahs (villages fortifiés). Toute l’image du pays est concentrée dans ces sites d’intérêt culturel et paysager. C’est d’elle que les opérateurs touristiques tirent depuis longtemps des bénéfices  et l’Etat sa politique d’attractivité des investissements étrangers.

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On ne compte pas, aujourd’hui,  le nombre de médinas qui ont disparu du Monde Arabe du fait de l’urbanisation et des guerres. Les pays pétroliers essayent même d’en créer à grands frais et de la manière la plus artificielle. Peut on s’attendre à ce qu’un jour une partie de la rente (pétrole, phosphates, autres ressources) servira à la sauvegarde et réhabilitation des médinas réelles ?

Il est temps d’envisager l’action à une échelle plus large : L’Unesco, en tant que garant du patrimoine de l’Humanité ; l’Europe avec sa politique euro-méditerranéenne ; la Banque Mondiale qui déclare en l’an 2000 que  l’investissement « ne doit pas nuire au patrimoine » ; puis les peuples avec lesquels nous avons un patrimoine partagé (espagnols, portugais, français). Tout ce potentiel dormant est aujourd’hui à éveiller et mettre à contribution pour la sauvegarde des médinas du Maroc. Nous avons formulé par le passé des vœux qui sont restés stériles. Notre voix était elle trop affaiblie par l’amnésie ambiante pour porter loin l’écho ? C’est possible qu’il en soit ainsi. Cependant, si le scénario de la disparition des médinas vienne à se réaliser, c’est l’ensemble de l’Humanité qui aura à regretter la perte de l’héritage urbain, culturel et paysager du Maroc.

 

 

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