L’HÔPITAL ET LA MOSQUÉE

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Par : Fouad Laroui

On peut prier chez soi mais se faire soi-même une dialyse avec une casserole, un tuyau et un seau d’eau, c’est plus compliqué. Et je ne parle pas des opérations à cœur ouvert. Mieux vaut donc construire un hôpital qu’une mosquée.

On les voit de plus en plus souvent, à chaque fois qu’il y a un évènement social ou culturel concernant la communauté marocaine aux Pays-Bas. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ils sont là, en djelleba, droits dans leurs babouches, le regard sévère, la barbe au vent, agitant une espèce de sébile high-tech qui semble clignoter…

(Je m’interromps pour noter un détail intéressant: le mot français «sébile», qui désigne une sorte de coupe ou de bol en bois servant à collecter l’aumône, vient de l’arabe sabil Allah, «le chemin de Dieu». Tout cela cadre parfaitement avec l’anecdote que je narre ici.)

Donc, eux. Ce sont des collecteurs de fonds destinés à construire des mosquées au pays des tulipes. Ils agitent leur sébile sous votre nez, l’œil inquisiteur : oserez-vous refuser de donner votre obole? Le fait qu’ils n’ont aucun document sur eux, aucun plan, aucune autorisation de construire ne pose pas de problème, disent-ils : oserez-vous mettre en doute leur intégrité, leur foi, leur dévouement? Comme ils ont parfois l’air d’être des champions de kick-boxing à la retraite, on n’ose pas…

Cependant, il y a quelques jours, j’ai été témoin d’un incident intéressant. Sur le fameux marché Albert-Cuyp, à Amsterdam, un jeune Hollandais d’origine marocaine (nommons-le Saïd) est interpellé par un de ces pieux quêteurs. N’ayant rien de mieux à faire, Saïd entame la discussion. Il demande au quêteur (baptisons-le Abdelmoula):

– Pourquoi une mosquée ? Pourquoi pas plutôt un hôpital ? Pas ici, mais au Maroc. Tu es Marocain, non ?

– Quoi ?, rugit Abdelmoula.

– Mais oui, répond Saïd sans s’émouvoir. On peut prier chez soi mais se faire soi-même une dialyse avec une casserole, un tuyau et un seau d’eau, c’est plus compliqué. Et je ne parle pas des opérations à cœur ouvert, qu’il est difficile d’effectuer sur soi-même avec un petit canif et une boîte de Kleenex. Mieux vaut donc construire un hôpital qu’une mosquée.

Abdelmoula : Ne connais-tu pas, petit mécréant,  le hadith qui dit que celui qui construit une mosquée, Dieu lui construit un palais au paradis ?

Saïd : Tous les hadiths ne sont pas authentiques. Celui-ci m’a l’air suspect. Est-ce qu’il signifie que le plus grand criminel des environs se retrouve au Paradis, avec un palace à sa disposition, simplement parce qu’il a payé ? Peut-être même avec l’argent de la drogue ou de la corruption ?

Abdelmoula : astaghfiroullah !

Saïd (impitoyable) : Et si ce hadith est authentique, alors celui qui a construit un hôpital devrait se retrouver non pas avec un petit palais au Paradis, mais quasiment avec une ville entière, genre Venise. Ou même avec le Paradis tout entier pour lui, privatisé, comme quand un grossium loue tout le hammam pour sa famille.

Abdelmoula : a’oudibillah !

Emporté par la foule (c’est un marché très populaire), j’ai dû quitter avec regrets mes deux protagonistes. Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais leur dialogue contenait une dispute théologique de la plus grande importance. Réfléchissons-y.

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