LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE (FRANCAISE) AU LENDEMAIN DU RASSEMBLEMENT NATIONAL POUR LA LIBERTÉ

RABIA Moukhless Franoux (2)

Rabiâ Franoux Mokhless (eljadidascoop.com)

 » Je suis la Marianne « , c’est avec cette exposition que cette franco-marocaine, originaire de Fès, a fait il y a deux ans  le tour de France. Une exposition qui a été montée pour parler des discriminations liées aux origines réelles ou supposées, faites aux personnes issues de l’immigration.

Par cette phrase « je suis la Marianne »  Rabiâ Mokhless Franoux  insinue que toutes les femmes sont des Mariannes et qu’on n’est plus obligées d’être blondes aux yeux bleus, pour faire partie de la république française.

Rabiâ Franoux a baigné dans un pays où l’omniprésence de la Marianne, sur  les documents officiels, la monnaie, les timbres…  en fait l’allégorie de la nation… Mais, une allégorie imaginée selon des standards et  une époque données et qu’il était devenu temps d’en reparler, d’après elle, afin d’en redéfinir une nouvelle, plus représentative.

Aujourd’hui, cette franco-marocaine refait  parler d’elle par l’envoi d’une lettre  au Président de la République française, M. François Hollande (en voici une copie) afin de  lui faire part de ses craintes, celles de tous les  franco-marocains , l’avenir de leurs enfants …à la lumière des récents  événements et les mutations assez préoccupantes qui  s’opérent actuellement au sein de la société française :

« Monsieur le Président,

Je m’appelle Rabia Moukhlesse Franoux, mes noms et prénoms indiquent que je viens de l’autre côté de la méditerranée. Mon nom composé indique que je suis d’origine magrébine, mariée à un français, ceci implique que je suis de culture musulmane comme vous êtes de culture chrétienne. Mon physique indique également tout cela et constitue toujours un « délit de faciès » que tous les politiques ont promis de combattre et qui pourtant ce fait encore sentir aujourd’hui à l’heure ou je vous écris.

Monsieur le Président, je suis arrivée en France il y a un peu plus de 15 ans pour rejoindre l’amour de ma vie au pays de la Liberté. J’ai obtenu ma nationalité, trois ans plus tard et je suis fière de pouvoir voter et défendre les valeurs qui nous unissent tous dans ce pays.

Monsieur le Président, en 2012, j’ai fait votre campagne, car je croyais en vous, j’ai tracté pour vous car j’étais convaincue de votre programme. J’ai relayé la « bonne parole » et j’ai tenté de convaincre les électeurs. J’ai voté pour vous comme des millions d’autres Français pour vous amener là ou vous êtes depuis plus de 2 ans. Je suis déçue par votre politique, car je pense toujours qu’une politique de gauche est la solution pour notre pays.

Monsieur le Président, en tant qu’artiste engagée j’ai toujours défendu la Liberté de la Presse au Maroc comme en France. J’achète Charlie Hebdo quand chaque numéro de ce journal se moque des religions et des politiques. J’ai acheté le numéro diffusant les caricatures de Mahomet et je l’ai partagé sur les réseaux sociaux, bien que n’étant pas forcément d’accord avec cette publication et au risque de rencontrer des soucis que j’ai fini par avoir avec certains de mes amis et ma propre famille. Tout ceci au nom de la liberté qui est une évidence pour moi. Cette démarche devait démontrer le triomphe de cette liberté d’expression qui est le socle de notre démocratie.

Monsieur le Président, les actes barbares que nous venons de subir et qui viennent tout droit du Moyen Âge, m’ont meurtrie, car ils ont touché à quelque chose qui me tient très à cœur. Évidement comme tous les français, j’ai dénoncé, j’ai condamné et j’ai manifesté. Mais j’ai eu l’impression que les « Français » attendaient un peu plus de ma part. Des excuses, certainement. Mais pourquoi devrais-je m’excuser d’un acte que je n’ai pas commis ? Pourquoi est-ce qu’à chaque fois qu’un acte ignoble perpétré par des personnes ayant l’allure ou un nom de provenance outre méditerranéennes (vous noterez qu’ils ont tous la nationalité française, parfois depuis plusieurs générations) devrions-nous nous excuser ? Où est notre faute, où est ma faute ? Qu’ai-je à voir avec ces fous de dieu que je condamne régulièrement à travers mes écrits et mes œuvres artistiques et leurs expositions ? Rien, mais à chaque fois on me pointe toujours du doigt et personne ne fait rien.

Monsieur le Président, laïque et Française depuis des années, je reste malgré tout désignée comme l’arabe du village. Mon mari, pur produit français, est devenu le mari de l’arabe, et mes enfants sont les enfants de l’arabe. On me fait me sentir à moitié française, et vous n’avez rien fait pour moi.

Depuis 2012 mes enfants sont encore traités de « bougnoules » à l’école, ils portent pourtant des prénoms bien français, mais personne n’a dénoncé cela. Pourquoi ?

Monsieur le Président, après ces actes qu’on ne peut accepter sur notre sol ou ailleurs, j’attendais de vous un message fort envers cette population qui est stigmatisée en permanence, mais je reste sur ma faim.

Monsieur le Président, le massacre à l’épicerie ‘hyper Kasher’ m’a meurtrie autant que vous. Moi, qui a chaque fête religieuse de toutes les communautés, me fait un devoir de partager la date afin que tous s’approprient une partie de ces cultures. J’utilise la langue en rapport : français, hébreu ou arabe, car ce qui fait notre richesse, c’est notre multiculturalisme.

A ce moment, je me suis sentie, juive comme je me suis sentie policière, journaliste, musulmane et anonyme française (que tout le monde a vite écarté) au nom de l’absence de symbole.

Monsieur le Président, je me suis engagée politiquement dans notre Cité pour apporter une vision différente, mais avant tout citoyenne. Je reste pour la plupart, quelqu’un avec un fort accent « qui ne vient pas de chez nous » et je me bats à ma façon contre ces préjugés.

Monsieur le Président, lorsque vous avez décidé d’aller voir les juifs de France dans leur synagogue, j’ai applaudi, mais j’attendais de vous que vous fassiez la même chose pour les musulmans de France en entrant dans leur mosquée ! Mais vous ne l’avez pas fait. Vous avez ainsi relayé l’idée généralisée dans l’esprit de nos compatriotes, qu’il existe des Français de seconde zone, des français qui n’auront pas le privilège de vous rencontrer, mais peut-être ne le méritent-ils pas ?

Monsieur le Président, quand je vois qu’un certain chef de gouvernement a ordonné et fait tuer des centaines d’enfants et de civils en Palestine très récemment, venir battre le pavé à Paris à vos côtés, proche des citoyens, je pense à Charb et ses copains qui doivent faire les ventilateurs dans leur tombe.

Dois-je vous rappeler, avec tous les analystes, sociologues, et autres spécialistes du monde arabe et musulman dont vous disposez, qu’il est une meurtrissure que 10% de notre population pleure en permanence ? Votre attitude à cet égard, ne fait que renforcer la segmentation de notre pays au nom d’une obscure raison d’État et de politique étrangère.

Que dire de votre Premier ministre qui scande en ce jour de rassemblement que « la France n’est pas la France sans les juifs » en blessant au passage toutes les autres confessions (incluant les chrétiens), les poussant au repli identitaire.

Monsieur le Président, je ne sais ce qui va se passer les prochains jours dans notre pays, après des actes pareils, mais les Français sont plus divisé que vous ne le pensez et ceux malgré le gigantisme des manifestations.

Que dire encore lorsque l’on reçoit des SMS stipulant : « lorsqu’un sanglier ravage les cultures on organise une battue, il est temps de partir à la chasse ! Faites passer …», cela montre combien l’état d’esprit d’une partie de la population est empêtrée dans l’islamophobie ambiante et par extension dans la haine de la population, montrant des signes d’origines aussi lointaines soient-elles avec les pays de l’Afrique du Nord. Cela me fait peur pour mes enfants, pour moi, pour tous nos concitoyens non 100% kasher.

Monsieur le Président, lorsque mon fils de 12 ans, se promenant avec moi et croisant les regards haineux de certains, me demande de baisser la tête afin de ne pas attiser la haine, cela me met en colère. Du haut de ses 12 ans, il reste innocent et je refuse de courber la tête devant le joug des préjugés et que l’on sème dans son cerveau des idées contraire à la Liberté et à l’Égalité.

Monsieur le Président, il y a quelques années j’ai réussi à convaincre plusieurs femmes de culture et d’origine différentes de représenter la Marianne pour une exposition qui se voulait empreinte d’un message politique au sens noble du terme. J’ai été surprise que celles portant habituellement un foulard au nom de leur religion, l’aient enlevé pour la séance de prise de photo et se coiffent du bonnet phrygien symbole de la Marianne républicaine. Cela a été leur démarche et elles m’ont avoué se sentir pour une fois, pleinement françaises à ce moment-là.. Qu’elle ne fut ma surprise lors de l’exposition dans les Mairies de constater les commentaires haineux sur les réseaux sociaux, prétextant que Marianne est blanche et ne peut s’appeler Aïcha… Aucun élu, de la majorité socialiste ou de l’opposition n’a condamné… J’ai décidé de ne pas réagir afin que ces femmes ne se sentent pas humiliées, qu’elles ne se sentent pas rejetées en tant que citoyennes, et afin de ne pas attiser la haine et la bêtise…

Monsieur le Président, lorsque j’ai marché ces derniers jours pour toutes les victimes et pour la liberté d’expression, je m’attendais à ce que tous les citoyens soient sur un pied d’égalité. J’ai été déçue et en colère comme doivent l’être Cabu, Wolinski et les autres, en voyant les écharpes tricolores aux premiers rangs se poussant les uns les autres pour être les premiers sur la photo et se poussant par le cœur pour avoir l’air le plus triste possible…

Monsieur le Président, excusez-moi d’avoir pris de votre temps si vous avez lu cette lettre, mais je pense sincèrement qu’il est important que vous représentiez toutes les Françaises et tous les Français, de toutes origines, de toutes couleurs et de toutes les confessions.

Monsieur le Président, rappelez-vous qu’il y a 6 millions de musulmans en France qui ne se retrouvent plus dans cette République et, ceux qui ont le droit de vote, ont tendance à ne plus l’utiliser.

Monsieur le Président, ne remontez pas les Françaises et les français les uns contre les autres, soyez rassembleur et imposez l’égalité des chances, réellement, il ne faut pas deux poids, deux mesures.

Monsieur le Président, si je défends les musulmans de France aujourd’hui, ce sera les Juifs de France demain, ou encore les bouddhistes, ou les homosexuels comme hier… Aucune discrimination ne saurait être acceptable dans notre pays, des gens sont morts parce qu’ils ont lutté toute leur vie contre ce fléau… »

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