Le pénitencier Oukacha, coté visiteurs

Par: Driss Tahi    tahi12     eljadidascoop

Bien qu’il ne soit pas long ,le couloir qui mène à la salle d’attente, semble sans fin pour Halima ,qui s’y est arrêtée plusieurs fois, afin de reprendre ses forces ; obligée de reposer à terre les lourdes charges qu’elle porte à bout de bras ,en poussant à chaque fois un long soupir qui finit comme un cri aiguë .

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 Elle regarde le creux de ses mains, ses doigts rouges et recroquevillés sont sciés par les anses des couffins.

elle se les frottent énergiquement pour apaiser la douleur, avant de poursuivre. Malgré qu’elle ait réparti le poids sur les deux cotés, la traction exercée sur son corps vers le bas, lui cause un mal atroce au niveau de la nuque, aux bras, et aux poignets, ce qui la contraint à avancer en titubant presque, et en serrant les dents.

Elle n’a pas besoin de demander le chemin, car ici, on ne risque pas de se perdre, elle n’a qu’à suivre les autres visiteurs.

Il y a cette omniprésence des gardiens en tenue bleue, dans tous les recoins du bâtiment d’accueil du pénitencier.  Les claquements incessants des portes qui se referment, font un bruit métallique et grinçant qui résonne partout… à vous crever les tympans.

La pénombre dans les couloirs à cause de l’absence de fenêtres, et à cause d’un éclairage faible, jette sur ces lieux déjà sinistres, une ambiance carcérale et inhospitalière.

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 L’idée d’être au pénitencier, bien que ce n’est qu’en tant que visiteuse, procure à Halima un sentiment d’effroi et d’agitation.

Au fur et à mesure qu’elle se rapproche de la salle d’attente, le vacarme lui parvient encore plus assourdissant, pareil à celui d’un hamam beldi bondée de femmes.

Elle se retrouve enfin avec d’autres personnes au bout d’une coursive en face de la salle d’attente, ou ce qu’on peut appeler l’antichambre du pénitencier : un grand hall, de cinq à six cent mètres carrés, haut de cinq mètres environ dont la toiture en charpente métallique est recouverte d’une bâche de protection bleue. Certainement pour laisser passer la lumière du jour. Une trentaine de bancs en béton occupent une partie du plancher et représente la partie réservée aux places assises de la salle ; cent cinquante personnes environ, peuvent s’y asseoir. A droite sur le coté latéral, se trouve un magasin d’approvisionnement : L’écriteau dessus indique; « coopérative de produits alimentaires réservée aux visiteurs », jouxtant ce qui semble être une salle d’eau avec deux cabinets de toilettes. Impossible de distinguer celles réservées aux femmes. L’insalubrité répugnante et l’odeur nauséabonde qui s’en dégage, sont perçues jusqu’au fond de la salle.

Halima pense qu’on aurait pu afficher dessus : « Réservé exclusivement aux hommes, et à n’utiliser qu’en cas d’extrême urgence. Pour y accéder, il faut enjamber tout un amas de déchets qui débordent de deux grandes poubelles posées à proximité.

A quelques mètres de là, des dizaines de caisses vides sont empilées en hauteur. A gauche du magasin d’alimentation, une pièce ouverte sur la salle d’attente, exigüe ,revêtue de nattes sur lesquelles trainent des peaux de bananes , des épluchures d’oranges et des bouts de sacs en plastique de plusieurs couleur  est destinée à la prière.

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Halima à bout de forces, dépose ses couffins (gouffas) au premier espace libre. La salle est pleine à craquer, quatre cent, peut être cinq cent personnes s’y entassent. La plupart sont debout, adossés au mur ou bien assis à même le sol. D’autres sur des caisses vides, (appartenant sûrement à la coopérative), tous attendent  leur tour .Beaucoup de femmes, et quelques enfants, dont les cris se mêlent aux appels inaudibles, crachés par les hauts parleurs; un tintamarre assourdissant.

Le soleil au dessus, tape fort sur la toiture, ce qui vient amplifier la température déjà caniculaire à l’intérieur de la salle, rendant l’atmosphère empestée et intenable.

Halima qui sue à grosses gouttes, sent ses vêtements intérieurs humides, lui coller à la peau. Cela  sape son moral, la met mal à l’aise, et  ses nerfs à rude épreuve, malgré son tempérament d’habitude calme.

Le haut parleur diffuse une autre liste de noms, et les visiteurs appelés, les bras chargés, se précipitent pour rejoindre la porte qui mène aux parloirs, exhibant au passage leur « laisser passer » sous les yeux du gardien.

Une femme qui s’apprêtait à partir, libère la caisse sur laquelle elle était assise, et la pousse avec un geste accueillant vers Halima qui s’y assoit, sans se faire prier. Elle retrouve petit à petit son calme ; fatiguée, parce que debout dés l’aube, pour préparer ce qui lui a été demandé par son mari lors de la dernière visite : viande cuite aux oignons, et aux raisins secs, ainsi que toute une liste de provisions ; thé, sucre, café, huile de table, formage, biscuits, cigarettes, légumes, fruits, lait, quelques vêtements …et une couverture.

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 « La pitance servie par l’administration du pénitencier est repoussante, voire infecte » lui avait confié son époux.

Derrière Halima, des femmes se racontent leurs problèmes et leurs malheurs à haute voix, sans aucun sentiment de honte ni d’embarras.Ici tous les visiteurs sont relativement dans la même situation : « Mon fils âgé de trente cinq ans, il en a passé au total quinze en prison, il a récidivé cinq fois, et pour le même motif: trafic de stupéfiants. Je l’avais suivi à chaque fois, dans toutes les prisons où il a été  transféré. Fatiguée et malade, je ne sais pas si je tiendrais cette fois ci jusqu´au bout de sa peine  » raconte une femme d’un certain âge. « Moi, je ne peux rendre visite à mon fils, plus d’une fois par mois. J’ai d’autres enfants en bas âge que je ne peux pas laisser à chaque fois seuls «, ajoute une autre.

De nouveaux visiteurs arrivent, au moment où un autre groupe est appelé à rejoindre les parloirs, ce qui nous laisse en déduire, que la salle ne désemplira sûrement pas de sitôt.

Le nombre des femmes, dans de pareils moments, est manifestement plus important. Contrairement aux hommes, leurs visites sont fréquentes et régulières.

« Mères ou épouses, elles viennent apporter leur soutien inconditionnel. Elles pardonnent tout et facilement, surtout en cas de querelles familiales. « Cela vient du fait qu’elles sont affectueuses, patientes », disait l’une d’elles.

Le surpeuplement dans le pénitencier se traduit par le nombre important de visiteurs aux parloirs, et ce, malgré le fait que beaucoup de prisonniers, pour des raisons familiales, et surtout économiques, ne reçoivent que très rarement des visites, voire pas du tout.

Si I ‘ambiance dans ce hall est malsaine et insupportable, comme le pense cette jeune femme,  qu’en est- il de l’autre côté, là  où se trouve son mari depuis un mois, et qui doit en tirer encore onze, à moins d’un verdict surprise en appel  comme le promet son avocat, ou bien une réduction de peine ? Un mince espoir, mais un espoir auquel continue à s’accrocher néanmoins Halima.

A côté ,un homme parle de la rigueur des gardiens chargés de la fouille des visiteurs : « plusieurs ont été épinglés pour avoir tenté d’introduire à l’intérieur du hachich ,ou des psychotropes, depuis, les gardiens sont devenus encore plus méfiants, et passent visiteurs ,et paniers au peigne fin. » Il s’arrête un instant, puis reprend : « armé d’un couteau de cuisine, le gardien se livre à une opération de charcutage sur tout objet suspect : pomme de terre, pain, gâteau, œufs durs, boulettes de viande hachée, poulet, tout y passe, jusqu’à s’assurer que rien d’illégal n’a été dissimulé dedans. Il ouvre une boite de sucre, un paquet de thé ou de café, et même un paquet de cigarettes, déverse son contenu dans un plateau, l’inspecte, avant de le remballer. Tous ce qui est empaqueté est déballé et examiné avec attention » Un autre : « Rien n’échappe à l’attention et à la vigilance des gardiens. Ils font un travail de limiers, et prennent le temps qu’il faut pour ce faire. C’est ce qui doit expliquer la longue file d’attente des visiteurs.

Il y’a quelques jours, Ils ont découvert de la vodka à la place de l’eau minérale, et de la bière à la place de limonade « Poms ». Les boites de conserves sont tout simplement refusées  à cause de leur emballage métallique. Les suicides aux objets coupants ont déjà eu lieu dans plusieurs prisons. De même qu’il est interdit aux visiteurs d’accéder aux parloirs munis de leurs téléphones mobiles. Les enregistrements et les photos sont la bête noire de la direction du pénitencier. Halima qui avait tendue attentivement l’oreille jusque là, étonnée, se demande comment expliquer le fait que la plupart des prisonniers , possèdent paradoxalement, un tas de choses illégales ,et interdites par l’administration pénitentiaire !

Comment arrive-t-on à tromper la vigilance des gardiens, malgré un dispositif de fouille drastique à l’entrée ?

Ya-t- il complicité ?

Pourquoi laisse-t-on entrer les paquets de café et de thé, et de l’autre, on refuse des ustensiles tels que : les théières, les gobelets en verre et les cuillères ?

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Lorsque le poulet, la viande, et d’autres aliments crus ne sont pas interdits, on refuse cependant qu’il y ait dans les cellules des prisonniers, réchauds et autres appareils de cuisson, ainsi que les objets coupants : couteaux de cuisine, paires de ciseaux, lames de rasoirs, et coupe ongles.

Autant de contradictions troublantes et difficiles à expliquer.

Halima était perdue dans ses pensées, lorsqu’on annonçait le nom de son mari parmi une nouvelle liste, ce qui a fait braquer sur elle tous les regards dans une salle pleine à craquer. Un nom cité par les médias pendant le procès…

Elle reprend non sans peine ses « gouffas », en maudissant tout bas les responsables, à cause de l’appel diffusé par haut parleur. Une pratique qui viole l’anonymat des visiteurs, et qu’on doit revoir, afin de sauvegarder, un tant soit peu, la dignité de ces derniers. Elle se joint à la file qui s’avance d’un pas alourdi par les fardeaux portés ,ou trainés vers la salle des fouilles, où l’attend une autre épreuve du calvaire hebdomadaire des visiteurs. Condamnés au pénible portage du réputé Panier (les femmes surtout), aux nombreuses et interminables attentes, parfois même à l’humiliation, comme les fouilles à nu, systématiques en cas de doutes, sans oublier les difficultés matérielles, qui surgissent généralement avec acuité, dés qu’il y’a un proche en prison.  Tout cela, fait que les familles des prisonniers purgent en silence leur peine, une peine qui semble aux yeux des autres  facultative, mais qui est, en réalité, imposée et/ou dictée par certains sentiments et par la volonté de garder un lien avec le membre détenu de la famille… indépendamment du motif de son incarcération.

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