La franco-marocaine,Rabia Moukhlisse Franoux, auteure de Marine Présidente et alors ?, vient d’écrire une lettre au président Français, François Hollande, pour lui dire ce qu’elle pense de sa politique et de ses prises de positions…en voici l’intégralité.

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 Les journalistes de Charlie viennent d’être attaqués en direct. Tout le monde s’est senti solidaire. Solidaire des victimes, solidaire de la liberté d’expression dont pas grand monde ne savait ce que cela voulait dire. Ce torchon nul pour les gauchos est devenu la star des journaux  des anciens lecteurs de Paris Match et de Minute pendant au moins 8 joues…

Alors Rabiâ Moukhmlisse Franoux prend  sa plume et écrit au Président :

Monsieur le Président,

Je m’appelle Rabia Moukhlesse Franoux, mes noms et prénoms indiquent que je viens de l’autre côté de la méditerranée. Mon nom composé indique que je suis d’origine magrébine, mariée à un français, ceci implique que je suis de culture musulmane comme vous êtes de culture chrétienne. Mon physique indique également tout cela et constitue toujours un « délit de faciès » que tous les politiques ont promis de combattre et qui pourtant ce fait encore sentir aujourd’hui à l’heure ou je vous écris.

Monsieur le Président, je suis arrivée en France il y a un peu plus de 15 ans pour rejoindre l’amour de ma vie au pays de la Liberté. J’ai obtenu ma nationalité, trois ans plus tard et je suis fière de pouvoir voter et défendre les valeurs qui nous unissent tous dans ce pays.

Monsieur le Président, en 2012, j’ai fait votre campagne car je croyais en vous, j’ai tracté pour vous car j’étais convaincue de votre programme. J’ai relayé la « bonne parole » et j’ai tenté de convaincre les électeurs. J’ai voté pour vous comme des millions d’autres français pour vous amener là ou vous êtes depuis plus de 2 ans. Je suis déçue par votre politique, car je pense toujours qu’une politique de gauche est la solution pour notre pays.

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Monsieur le Président, en tant qu’artiste engagée j’ai toujours défendu la Liberté de la Presse au Maroc comme en France. J’achète Charlie Hebdo  quand chaque numéro de ce journal se moque des religions et des politiques. J’ai acheté le numéro diffusant les caricatures de Mahomet et je l’ai partagé sur les réseaux sociaux, bien que n’étant pas forcément d’accord avec cette publication et au risque de rencontrer des soucis que j’ai fini par avoir avec certains de mes amis et ma propre famille. Tout ceci au nom de la liberté qui est une évidence pour moi. Cette démarche devait démontrer le triomphe de cette liberté d’expression qui est le socle de notre démocratie.

 

Monsieur le Président, les actes barbares que nous venons de subir et qui viennent tout droit du Moyen Age, m’ont meurtrie, car ils ont touché à quelque chose qui me tient très à cœur. Evidement comme tous les français, j’ai dénoncé, j’ai condamné et j’ai manifesté. Mais j’ai eu l’impression que les « français » attendaient un peu plus de ma part. Des excuses, certainement. Mais pourquoi devrais-je m’excuser d’un acte que je ‘ai pas commis ? Pourquoi est-ce qu’à chaque fois qu’un acte ignoble perpétré par des personnes ayant l’allure ou un nom de provenance outre méditerranéennes (vous noterez qu’ils ont tous la nationalité française, parfois depuis plusieurs générations) devrions-nous nous excuser ? Où est notre faute, où est ma faute ? Qu’ai-je à voir avec ces fous de dieu que je condamne régulièrement à travers mes écrits et mes œuvres artistiques et leurs expositions ? Rien, mais à chaque fois on me pointe toujours du doigt et personne ne fait rien.

 

Monsieur le Président, laïque et française depuis des années, je reste malgré tout désignée comme l’arabe du village. Mon mari, pur produit français, est devenu le mari de l’arabe, et mes enfants sont les enfants de l’arabe. On me fait me sentir à moitié française, et vous n’avez rien fait pour moi.

Depuis 2012 mes enfants sont encore traités de « bougnoules » à l’école, ils portent pourtant des prénoms bien français, mais personne n’a dénoncé cela. Pourquoi ?

 

Monsieur le Président, après ces actes qu’on ne peut accepter sur notre sol ou ailleurs, j’attendais de vous un message fort envers cette population qui est stigmatisée en permanence, mais je reste sur ma faim.

 

Monsieur le Président, le massacre à l’épicerie ‘hyper Kasher’ m’a meurtrie autant que vous. Moi, qui a chaque fête religieuse de toutes les communautés, me fait un devoir de partager la date afin que tous s’approprient une partie de ces cultures. J’utilise la langue en rapport : français, hébreu ou arabe, car ce qui fait notre richesse, c’est notre multiculturalisme.

A ce moment, je me suis sentie, juive comme je me suis sentie policière, journaliste, musulmane et anonyme française (que tout le monde a vite écarté) au nom de l’absence de symbole.

 

Monsieur le Président, je me suis engagée politiquement dans notre Cité pour apporter une vision différente, mais avant tout citoyenne. Je reste pour la plupart, quelqu’un avec un fort accent « qui ne vient pas de chez nous » et je me bats à ma façon contre ces préjugés.

Monsieur le Président, lorsque vous avez décidé d’aller voir les juifs de France dans leur synagogue, j’ai applaudi mais j’attendais de vous que vous fassiez la même chose pour les musulmans de France en entrant dans leur mosquée ! Mais vous ne l’avez pas fait. Vous avez ainsi relayé l’idée généralisée dans l’esprit de nos compatriotes, qu’il existe des français de seconde zone, des français qui n’auront pas le privilège de vous rencontrer, mais peut-être ne le méritent-ils pas ?

 

Monsieur le Président, quand je vois qu’un certain chef de gouvernement a ordonné et fait tuer des centaines d’enfants et de civils en Palestine très récemment, venir battre le pavé à Paris à vos côtés, proche des citoyens, je pense à Charb et ses copains qui doivent faire les ventilateurs dans leur tombe.

Dois-je vous rappeler, avec tous les analystes, sociologues, et autres spécialistes du monde arabe et musulman dont vous disposez, qu’il est une meurtrissure que 10% de notre population pleure en permanence ? Votre attitude, à cet égard ne fait que renforcer la segmentation de notre pays au nom d’une obscure raison d’Etat et de politique étrangère.

Que dire de votre Premier Ministre qui scande en ce jour de rassemblement que « la France n’est pas la France sans les juifs » en blessant au passage toutes les autres confessions (incluant les chrétiens), les poussant au repli identitaire.

 

Monsieur le Président, je ne sais ce qui va se passer les prochains jours dans notre pays, après des actes pareils, mais les français sont plus diviser que vous ne le pensez et ceux malgré le gigantisme des manifestations.

Que dire encore lorsque l’on reçoit des SMS stipulant : « lorsqu’un sanglier ravage les cultures on organise une battue, il est temps de partir à la chasse ! Faites passer …», cela montre combien l’état d’esprit d’une partie de la population est empêtrée dans l’islamophobie ambiante et par extension dans la haine de la population, montrant des signes d’origines aussi lointaines soient-elles avec les pays de l’Afrique du Nord. Cela me fait peur pour mes enfants, pour moi, pour tous nos concitoyens non 100% kasher.

 

Monsieur le Président, lorsque mon fils de 12 ans, se promenant avec moi et croisant les regards haineux de certains me demande de baisser la tête afin de ne pas attiser la haine, cela me met en colère. Du haut de ses 12 ans il reste innocent et je refuse de courber la tête devant le joug des préjugés et que l’on sème dans son cerveau des idées contraire à la Liberté et à l’Egalité.

 

Monsieur le Président, il y a quelques années j’ai réussi à convaincre plusieurs femmes de culture et d’origine différentes de représenter la Marianne pour une exposition qui se voulait empreinte d’un message politique au sens noble du terme. J’ai été surprise que celles portant habituellement un foulard au nom de leur religion, l’aient enlevé pour la séance de prise de photo et se coiffent du bonnet phrygien symbole de la Marianne républicaine. Cela a été leur démarche et elles m’ont avouées se sentir pour une fois, pleinement française à ce moment là.. Qu’elle ne fut ma surprise lors de l’exposition dans les Mairies de constater les commentaires haineux sur les réseaux sociaux, prétextant que Marianne est blanche et ne peux s’appeler Aïcha… Aucun élu, de la majorité socialiste ou de l’opposition n’a condamné… J’ai décidé de ne pas réagir afin que ces femmes ne se sentent pas humiliées, qu’elles ne se sentent pas rejetées en tant que citoyennes, et afin de ne pas attiser la haine et la bêtise…

 

Monsieur le Président, lorsque j’ai marché ces derniers jours pour toutes les victimes et pour la liberté d’expression, je m’attendais à ce que tous les citoyens soient sur un pied d’égalité. J’ai été déçue et en colère comme doivent l’être Cabu, Wolinski et les autres, en voyant les écharpes tricolores aux premiers rangs se poussant les uns les autres pour être les premiers sur la photo et se poussant par le cœur pour avoir l’air le plus triste possible…

 

Monsieur le Président, excusez-moi d’avoir pris de votre temps si vous avez lu cette lettre, mais je pense sincèrement qu’il est important que vous représentiez toutes les françaises et tous les français, de toutes origines, de toutes couleurs et de toutes les confessions.

Monsieur le Président, rappelez-vous qu’il y a 6 Millions de musulmans en France qui ne se retrouvent plus dans cette République et, pour ceux qui ont le droit de vote, ont tendance à ne plus l’utiliser.

Monsieur le Président, ne remontez pas les françaises et les français les uns contre les autres, soyez rassembleur et imposez l’égalité des chances, réellement, il ne faut pas deux poids, deux mesures.

Monsieur le Président, si je défends les musulmans de France aujourd’hui, ce sera les Juifs de France demain, ou encore les bouddhistes, ou les homosexuels comme hier… Aucune discrimination ne saurait être acceptables dans notre pays, des gens sont morts parce qu’ils ont lutté toute leur vie contre cela… »

Il m’a  fait répondre par le sous-fifre du sous-fifre un mois et demi plus tard que les principes de la Républiques étaient importants et non négociables. Cinq minutes pour répondre à mon courrier et quelques discours bien sentis pour faire remonter sa popularité n’ont pas fait changer l’état d’esprit de la population.

Les journaux télévisés ont insisté sur les actes antisémites. On a fait grand cas de tout ce qui sortait de l’ordinaire. Une seule tête, un seul chant guerrier : la Marseillaise. Tout basané était suspect de ne pas être solidaire avec la bonne conscience collective. On en est même arrivé à interroger en garde à vue un enfant de 8 ans qui n’avait pas voulu respecter la minute de silence pour Charlie dans son école.

 

« Je suis Ahmed, j’ai huit ans et je suis un terroriste.

« Ma maîtresse me l’a dit. Mon Directeur d’école me la dit. Les policiers me l’ont dit. Les gens de la télévision l’ont dit aussi.

J’ai pas compris à la télévision lorsqu’ils ont montré les gens en cagoule qui tiraient partout dans Paris. C’était comme dans les jeux vidéo, mais les gens ont dit que c’était très grave. Il n’y avait plus que ça à la Télévision et j’étais pas content car pendant ce temps-là, je ne pouvais pas regarder autre chose. Et puis il y a eu la grande marche, avec tout le monde qui disait « Je suis Charlie ». Qui c’est ce Charlie, j’ai demandé ? Mon papa m’a dit que c’était des gens qui étaient morts parce que des vilaines personnes ont mal compris notre religion. Et puis j’ai vu que «Charlie» c’était un journal où il y avait un dessin de Mahomet dessus. J’ai demandé à mon Papa : « pourquoi ils ont dessiné le prophète puisque l’on a pas le droit ? ». Il m’a dit que certaines personnes ne respectaient pas notre religion et que c’était pas bien, mais il y a plein de choses pas bien dans ce monde qui nous entoure. Alors quand ma maitresse a dit qu’il fallait se taire pour « Charlie » et la caricature, moi j’ai dit « Je ne suis pas Charlie » parce que je respecte ma religion et après, tout est allé trop vite et j’ai pas compris…

J’ai pas compris pourquoi on ne voulait pas que je prenne mon médicament, car je suis asthmatique. J’ai pas compris pourquoi on m’a crié dessus. J’ai pas compris pourquoi ils ont appelé mon papa pour ce que j’avais dit. J’ai pas compris pourquoi la police m’a posé plein de questions. J’ai pas compris pourquoi on m’a dit que quand je serais grand, je serais un assassin qui se fera tuer par la police… »

Je suis Rabia, j’ai 40 ans avoués et moi, je t’ai compris mon petit Ahmed.

J’ai compris que l’on ne t’a pas dit qu’aujourd’hui tu n’es pas un vrai français, mais que tu es et restera un arabe. Bien que personne ne sache ce que cela veut dire, et j’utilise ce mot qui n’est pas grossier et n’est pas une insulte, contrairement à ce que les gens pensent et contrairement aux autres mots qu’ils emploient habituellement.

J’ai compris que ton teint trahi tes origines.

J’ai compris que tes gènes démontrent ce que les gens pensent : tu es forcément un menteur du haut de tes huit ans. Tu portes le mal en toi pour ce que t’enseignent tes parents. Ta religion est un problème dans ce pays et elle ne peut que déboucher sur des horreurs.

Beaucoup le pensent aujourd’hui plus que jamais. Beaucoup le disent, l’idéalisent… Et ils ont des preuves : regardes à la télévision ces enfants avec des armes dans ces pays lointains que sont la Syrie et l’Irak. Regardes ce que font quelques-uns au nom de ta religion avec de gros plans aux informations du soir. Tu es donc comme eux. Cela leur fait peur.

Cela devrait les effrayer encore, s’ils avaient la capacité de réfléchir.

En effet, si tous les musulmans sont pareils, cela fait quand même 1,6 milliards d’assassins potentiels sur cette planète. Comment vont-ils survivre ?

Et si tu portes cela dans tes gênes, alors les vieilles théories que la science a contredites, depuis bien longtemps, nous disent quoi sur le reste de l’humanité ? Se souviennent-ils que dans ces théories là ils ne sont pas tout en haut, eux aussi et que d’aucuns pourraient le leur rappeler ?

Les grands te disent : dans ce pays, tout le monde est égal. Il n’y a pas de ghettos. Tout le monde a sa chance. L’école de Jules Ferry nous traite tous pareils. Les enseignants eux aussi sont tous à l’écoute de tout le monde, ils ont tout juste et ils disent toujours la vérité. Les policiers ils sont gentils. Ils sont là pour nous. Ils ne font pas de différences entre les gens et les quartiers…

Même si c’est une ministre, qui te ressemble et qui le dit à la télévision, ne la crois pas forcément. Après tout, c’est bien l’esprit critique que tu es censé apprendre dans ton école et j’ai déjà constaté que les maîtres et les maîtresse disent et font parfois de mauvaises choses.

Mais bon, ce serait quand même mieux si tu pouvais être un peu plus comme tout le monde. Et si tu pouvais être aussi dans ton pays. Non pas celui où tu es né, le seul peut être que tu connais vraiment mais, tu sais, celui où on va en vacances avec les palmiers et les chameaux…

Tu sais Ahmed, je vais te dire ce que tu ne devrais pas savoir à ton âge : les grandes personnes elles, sont souvent bêtes, et il y en a de plus en plus de méchants. Ne te fie pas à la couleur, à l’uniforme ou à la fonction. N’entend pas les grands qui disent « moi je ne suis pas raciste, mais quand même ! » Ou « je ne suis pas raciste, la preuve je connais un tunisien très sympa ! ». Non, le monde est dur. Et le monde va être encore un peu plus compliqué, pour toi et tes semblables, dans ce pays que tu oses appeler « ton pays ». Mais quoi qu’il en soit, quelle que soit la personne qui te le dit : N’en doute jamais, la France est bien ton pays, n’en déplaise à certains ! »

Rabiâ Moukhlisse Franoux  est une Artiste plasticienne engagée qui a amèrement constaté les dérives politiques et la montée du  Front National de ces dernières années. Mère de famille, c’est aussi pour eux qu’elle tente d’infléchir les mentalités et de prôner une solution alternative.

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