Gilles Caron, disparu et irremplacé

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Il y a 45 ans, le photojournaliste Gilles Caron disparaissait au Cambodge. Son corps n’a jamais été retrouvé. Mais ses photos demeurent.

Pour paraphraser Maupassant, Gilles Caron est entré dans la photographie comme un météore, il en est sorti comme un coup de foudre.

Le 5 avril 1970, âgé de 30 ans, il disparaît dans le sud du pays, à 60 km de Phnom Penh, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam. On retrouve la voiture intacte de son chauffeur. La zone est contrôlée par les Khmers rouges. A-t-il été abattu ? A-t-il succombé à un bombardement ? A la malaria ?

Quelques jours après sa disparition, au même endroit, deux autres photographes, Sean Flynn et Dana Stone s’évaporeront pareillement.

On espère que l’œuvre de Gilles Caron partira à la rencontre de la jeune génération, car tous les ingrédients sont là pour raconter une vie hors normes, lui qui écrivait : « Il n’y a aucune raison pour que ce monde imparfait et ennuyeux qui m’a été donné à la naissance, je sois obligé de l’assumer et de l’améliorer dans la mesure de mes moyens. On subit toujours, mais de diverses façons. Ne rien faire, c’est déroutant. Jouer un rôle c’est prendre son siècle en main, en être imprégné tout entier. »

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En quatre années, Gilles Caron n’aura manqué aucun des rendez-vous majeurs de l’actualité internationale au sein de l’agence Gamma  : la Guerre des Six jours en Israël (1967) la guerre du Vietnam, celle du Biafra,  mai 1968 à Paris, les émeutes d’Irlande du Nord et le Printemps de Prague (1969).

Partout, il laissera des photos emblématiques, d’une puissance émotionnelle rarement égalée.

Mais il n’y a pas que la guerre qui retient son attention. Son travail sur le film de  Godard, Weekend, et « Baisers volés » de François Truffaut, ses très nombreux clichés showbiz de Bardot,  Brel, Sylvie Vartan, Gainsbourg, Ursula Andress, Paul Mc Cartney ou James Brown témoignent d’un intérêt sans clivage pour toute forme d’actualité,  qu’elle soit artistique ou politique. Evoquant sa première rencontre avec lui, son confrère Raymond Depardon dira : « Je n’avais jamais vu un photographe lire « Le Monde » dans la cour de l’Elysée, en attendant la sortie du conseil des ministres ! »

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 Daniel Cohn Bendit face aux CRS devant la Sorbonne, le 6 mai 1968.

Ce qui l’intéressait avant tout, c’était les gens.

Ses planches-contacts témoignent de cette passion. Qu’ils soient soldats ou simples citoyens. Il n’a pas son pareil pour capter la lueur d’humanité, le désarroi, l’incompréhension de ses semblables pris dans la tourmente d’une guerre ou d’une émeute.

Gilles Caron traque la vie dans des zones détruites, ravagées,  où la mort frappe à tout moment.  Son instinct commande. Il lui permet de saisir l’instant-clé, le côté dérisoire et atroce de ces situations extrêmes. Ainsi, la photo de ce GI américain allumant une cigarette alors, qu’en arrière-plan, une maison de bambous a été passée au lance-flamme.

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Vietnam, 1967. Combat sur la colline 875.

C’était le Robert Capa français

Le 3 aout 1968, il revient du Biafra, un Etat sécessionniste dans la partie sud-est du Nigeria. La famine fait des ravages. Un blocus maritime et terrestre tue des milliers de personnes chaque jour.

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Guerre du Biafra, soldat biafrais, 1968

Dès le lendemain de son retour, Gilles Caron est invité au journal de 20 heures présenté par Pierre Sabbagh. Une fois n’est pas coutume, le voici costumé, cravaté. Sur le plateau de télévision, le journaliste ressemble à un jeune banquier. Il est venu pour témoigner. Mais il ne parlera pas. Ou si peu. Que dire ?  Les photos de cette guerre, son caractère génocidaire, qui tue les enfants, tous les clichés apportés sont à peine soutenables. On y voit des enfants-squelettes  accrochés au sein vide de leurs mères. La mort habite déjà les yeux de ces victimes innocentes.

Pierre Sabbagh demande :

– Vous avez une souffrance humaine, personnelle devant de telles images ?

– C’est certain, oui. (puis d’une voix étranglée : ) On ne peut pas rester indifférent…

– C’est le plus grand choc humain que vous avez rencontrez au cours de votre carrière ?

Le photographe secoue négativement la tête puis avec un sourire triste : Oui…

Le présentateur explique aux téléspectateurs l’émotion de Gilles Caron « noué par l’émotion, non par la caméra, c’est un professionnel » puis, tout à coup  :

– Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

Nouveau sourire triste :

– Envoyez vite, mais très vite, des vivres et des médicaments…

L’adresse de la Croix-Rouge française apparaît à l’écran avec le numéro du compte postal.

La séquence est admirable de pudeur et d’élégance morale. Gilles Caron, venu pour témoigner, a laissé parler son travail. Tout est là. Inutile d’en dire davantage. Pas d’ego déplacé, ni larmes ni pathos. Ce sera l’unique passage télévisuel du reporter.

Il lui reste moins de deux ans à vivre.

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Guerre du Biafra, juillet 1968. Un villageois ramène un proche défunt.

La chance lui sourit souvent. En janvier 1970, il fait partie d’une expédition dans le Tibesti tchadien organisée par Robert Pledge, avec Raymond Depardon et Michel Honorin. Il manque de se faire tuer. Avec ses confrères, il passera quatre semaines en captivité au Tchad. Il confie à Robert Pledge : « J’ai eu la baraka jusqu’à présent, mais faut que je m’arrête. J’ai pris trop de risques, cette fois, j’ai bien cru qu’on allait y passer. J’ai eu de la chance encore une fois mais je suis marié, j’ai deux enfants, je veux les voir grandir, non, vraiment, je ne peux pas continuer comme ça ».

Des mots.

Quelques mois plus tard, il décide de partir  au Cambodge. Mais à Paris, au moment d’embarquer, on lui annonce que le vol UTA est complet. Le ton monte. Gilles Caron tempête. Par crainte du scandale, la compagnie l’installe en première classe. Son ami Raymond Depardon voit l’avion décoller vers l’Asie.

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