Ezzine Li Fik, de Nabil Ayyouch: Réalisme ou provocation?

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Par: Ismael B

Le film de Nabil Ayouch Much Loved a suscité des réactions enflammées, auxquelles le réalisateur lui-même s’attendait. Il faut dire qu’auparavant, dans l’histoire somme toute récente du cinéma marocain, il y a eu des long-métrages prêtant à controverse. Quelques mots crus par-ci, quelques simulations de scènes d’amour par là, telle ou telle actrice en maillot de bain…Il n’en fallait pas plus pour qu’une bonne partie de l’opinion publique crie à l’indignation, y inclut celle qui n’a jamais vu les films en question, se contentant de prononcer un jugement lapidaire sur la base d’une bande-annonce ou de ce qui a été rapporté par les médias.

Dans le cas de Much Loved – Ezzine li fik-, les Marocains ont clairement eu l’impression qu’un nouveau palier a été franchi. Nous ne sommes plus dans l’allusion, mais dans le jargon de la rue le plus cru qui soit qui, même dans l’Amérique des années 1950 et 1960 aurait vu une partie appréciable du dialogue censuré. Pour tous ceux qui ont pourfendu le film de Nabil Ayouch, la forme a largement eu raison du fond. L’idée en elle-même n’était pas mauvaise du tout. S’imprégner le plus fidèlement et le plus longtemps possible du milieu des prostituées pour conférer le maximum de réalisme au travail final. Durant plus d’un an, le réalisateur controversé a vécu parmi les filles en question, recueilli leur témoignage poignant et a même mis son point d’honneur à ce que certaines d’entre elles soient des protagonistes du film. Seulement voilà…Le réalisateur a péché par excès de réalisme justement.

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Quand le réalisme verse dans l’excès

Le langage, quand bien même serait-il celui de la vie nocturne de ces filles a été reproduit sans le moindre discernement. Un chat est un chat pour ainsi dire. Sauf qu’en abusant du langage de la rue, l’intérêt du public marocain ne s’est plus alors porté sur le message, sur le réalisme du film ou sur le travail indéniable effectué par le réalisateur sur le terrain, mais sur la forme et rien que la forme. Désormais, le film de Ayouch, censuré en un temps record par le CCM et le ministère de la communication, n’est plus associé à ce qu’il entendait véhiculer comme message, mais aux séquences, assez nombreuses il est vrai, où les acteurs laissent tout à fait libre cours à leur inspiration du moment.

Ce qui a le plus dérangé, c’est cette séquence où la « clientèle » saoudienne, avide de chair fraîche exprime tout le bien qu’elle pense de la « marchandise » marocaine. L’actrice principale, Loubna Abidar est même allée jusqu’à « souhaiter » décrocher le gros lot en mettant la main sur un saoudien faiblement doté par la nature mais à la bourse bien garnie. Cette séquence qui a clairement figuré sur la bande-annonce a provoqué l’hystérie sur la toile. On parle d’extraits visualisés par des centaines de milliers d’internautes avant même que les as du piratage ne rendent possible le téléchargement du film en entier. Résultat : S’il devait y avoir un sondage rigoureux à l’échelle de la population marocaine, il serait très étonnant que les appuis au réalisateur atteignent les 5 à 10%. Ce qui serait de nature à infliger un démenti flagrant à ce qui a été publié dans la presse française qui évoque une campagne orchestrée par les « milieux conservateurs ». Manifestement, ce n’est pas vrai du tout car les réactions hostiles sont allées bien au-delà de ce que les médias français qualifient de « milieux conservateurs ».

Bien entendu, ce débat sur la forme suscite quelques interrogations quant à la schizophrénie de la société marocaine. Tout le monde condamne…mais se prive pas de rincer l’œil en même temps.

Au-delà de la polémique, très attendue et souhaitée par le réalisateur, Nabil Ayouch a atteint ses objectifs, lui qui avait du mal à dissimuler sa fierté d’avoir pu tourner ce film avec des « fonds propres », c’est-à-dire sans le moindre dirham du CCM. Nabil a aussi réussi à séduire sa véritable cible : Les critiques français…grâce à la publicité que le public marocain lui a faite!

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