BEDDARI66

Par Azzedine Hnyen

Le peuple marocain et l’Histoire du Maroc n’oublieront à jamais cette mémorable journée du 20 Août 1953. Une date qui illustre parfaitement la communion sacrée du Trône Alaouite et du peuple marocain. Toutes les populations marocaines et le monde en entier gardent à l’esprit cette date, témoignant des grands sacrifices consentis par le Sultan Mohamed Ben Youssef,pour avoir opté, par amour à la patrie, pour l’exil, plutôt qu’à l’humiliation de la capitulation et de la soumission aux ordres de l’occupant français et, aussi, par le peuple marocain qui s’est soulevé, vivement, contre cette décision insolente en menant une riposte impitoyable jusqu’à l’inclination de l’ennemi à sa volonté.

La lutte était totale dans le pays. Le Grand El Jadida, le fameux Mazagan qui compte, également, à son actif l’éloignement définitif du conquérant Portugais du Maroc, avait combattu férocement pour le retour de son Roi et pour que le pays retrouve sa souveraineté.

Comment cette journée du 20 Août s’est déroulée à Mazagan/El Jadida ?

Les archives diplomatiques françaises, les journaux de l’époque, et une quantité d’autres sources ont permis, aux chercheurs, de retracer, presque au jour le jour, sinon heure par heure, le déroulement des événements.

La délégation du Haut commissariat aux anciens résistants et anciens membres de l’Armée de Libération de la province d’El Jadida et bien d’autres sources se doivent, eux aussi, d’apporter leur contribution à l’élaboration de ces pages de l’histoire régionale, par leurs témoignages ou leurs documents qui ne manqueront pas de susciter un vif intérêt. Car ce sont des pages importantes de l’Histoire du Maroc et de son valeureux peuple et qu’il est nécessaire de ne pas occulter même si elles étaient dramatiques et douloureuses après plus d’un demi-siècle du déroulement des faits.

Il ne s’agit pas de rouvrir des plaies. Mais de comprendre ce qui s’est passé de la façon la plus lucide et sans tabou à l’écart de toute émotion qui pourrait fausser la compréhension des événements et de toute polémique partisane ou subjective stérile au bout du compte… Si le passé ne fait ni le présent ni l’avenir, il fait l’Histoire. Nous remercions chaleureusement, ici, le chercheur et écrivain Michel Amengual qui nous a fait part de ses riches recherches de cette époque à El Jadida.

Mazagan, 20 Août 1953 : Ce jour-là !…

Comme partout au Maroc, la population jdidie et doukkalie a reçu, tel un choc, l’annonce de l’exil du Sultan. Elle était, pourtant en ces temps, divisée entre les partisans du sultan et ceux qui cautionnaient la politique du célébrissime pacha de Mrrakech, El Glaoui, qui manœuvrait pour imposer Mohammed Ben Arafa comme souverain du royaume. Mais pas de querelles publiques. Il faut dire que les mouvements nationalistes, partis ou syndicats n’étaient pas très implantés dans cette petite ville de province. Quelques notables témoignaient leur attachement à l’alliance avec la France. Mais, en majorité, chacun gardait ses opinions pour soi ou pour ses plus familiers. Toutefois, les mosquées étaient pratiquement désertées parce qu’on y évoquait le nom de Ben Arafa.

Les Français étaient, à leur tour, divisés. Certains, les plus ultras, farouches partisans d’un Maroc français, craignaient que l’indépendance revendiquée, par les mouvements nationalistes, ne mette en cause leur mode de vie et leurs privilèges. Même si beaucoup d’entre eux étaient de condition forte modeste et reconnaissaient que le sort, réservé au peuple marocain, n’était pas satisfaisant. Les colons, qui venaient d’acquérir leurs terres et qu’ils cultivaient, fort laborieusement, craignaient qu’on les leur enlève. Leur plus farouche défenseur était Joseph Goulven, adjoint au chef des services municipaux de Mazagan, connu, par ailleurs, pour ses écrits fort intéressants sur l’histoire de la Cité portugaise et sur la région des Doukkala. Pour lui, le souverain chérifien était « le sultan de l’Istiqlal ». « Le prurit de l’indépendance le démange trop pour qu’il ne veuille pas faire comme l’Indonésie, la Birmanie, l’Inde, la Libye, l’Egypte… ».

Dr Guy Delanoë « un fils du pays », représentait l’aile libérale de la communauté européenne. Il est né à Mazagan en 1916, de parents médecins réputés et qui étaient arrivés au Maroc en 1913 à la demande du Maréchal Lyautey. Son père, Pierre Delanoë, avait sillonné le Maroc, à cheval, pour soigner et vacciner les Marocains. Sa mère est la célèbre « tbiba » Eugénie Delanoë. Médecin-chef à l’hôpital de Mazagan, elle était responsable du service des femmes et des enfants. Beaucoup de Jdidis sont nés entre ses mains. Le plus célèbre, d’entre eux certainement, est feu Abdelkrim Khatib, fondateur de l’Armée de Libération Nationale (ALN), et qui devint un héros de la lutte pour l’indépendance. Des liens privilégiés l’unissaient au sultan et à sa famille.

Guy Delanoë repose, aujourd’hui comme il l’avait souhaité, aux côtés de sa mère au cimetière des chrétiens d’El Jadida, là om repose aujourd’hui Michel Amengal . Son combat politique, il le mena jusqu’à la fin du Protectorat, à la tête du mouvement « Conscience Française », qui prônait l’indépendance du Maroc et qui s’insurgeait contre les méthodes répressives des autorités françaises.

Ses arguments commençaient à faire mouche en France dans l’opinion publique. Comment se défaire de cette « question marocaine » ? Comment sortir de ce bourbier sans trop de dégâts ? En 1955, Gilbert Grandval se voit confier par Paris la mission de régler le problème. Quand il arriva à Rabat, le 7 juillet 1955, il savait qu’il n’avait pas beaucoup de temps devant lui car c’était, bientôt, le 20 août, date du deuxième anniversaire de la déposition du sultan et que des manifestations se préparaient dans l’ensemble du royaume…

Mazagan, le samedi de tous les dangers

Le samedi 20 août 1955, le soleil était au rendez-vous. C’était les vacances, bien sûr, et la cité s’assoupissait dans les chaleurs de l’été.

Mais, au début de l’après midi, des centaines de jeunes gens se rassemblèrent à la place Moulay-Youssef et dans les quartiers populaires de Derb Ghalef et de Bouchrit. Des drapeaux chérifiens furent brandis et des slogans, réclamant le retour du sultan, furent lancés. Les cortèges se propagèrent dans la ville.

Les you-you stridents des femmes se répercutaient de ruelle en ruelle. Dans les derbs Hajjar, Ben Driss, El Arsa, Ghalef, Nelska, dans la rue Pasteur, la rue du Commandant-Lachaise et ailleurs. C’était là où les dégâts furent les plus importants…Car très vite, la manifestation vira à l’émeute. Des vitres de voitures furent brisées, des maisons sont incendiées, dont celle du correspondant du journal en langue arabe « El Widad », qui passait pour avoir des sympathies arafistes. A la place Moulay-Hassan et à la place Gallieni, des échoppes, notamment des débits de tabac considérés comme des concessions gouvernementales, furent détruites. Des incendies et des saccages furent, aussi, signalés dans l’enceinte de la cité portugaise où vivait une importante communauté juive. La police, sollicitée de partout, eut du mal à venir au secours des familles européens et israélites inquiétées par les insurgés. Les pompiers ne parvinrent pas à éteindre toutes les flammes d’autant que les émeutiers leur tendaient des pièges. La panique s’empara de Mazagan. De nombreux Juifs du mellah (près de 1400 ; soit la moitié de la population israélite) furent évacués, par camion, vers la salle des sports de la ville. C’était Jack Benarroch qui organisait le plus gros de cette opération. On peut, toutefois, se poser la question suivante: le parti de l’Istiqlal, qui était derrière cette manifestation, avait donné comme consigne stricte que l’on ne s’en prenne pas à la communauté juive. Qui avait orchestré, donc, ces débordements ? Et dans quel but ? Appelé en renfort, un avion survola la cité pour signaler tout attroupement. Des manifestants furent arrêtés. A 20h, le couvre-feu était instauré. Un calme bien fragile s’installa, dès lors, la nuit. Mais la fumée des incendies planait sur la ville…

Dimanche 21 aout 1955. Violences meurtrières

Les Mazaganais se réveillèrent au vrombissement de l’avion d’observation qui tournoyait au- dessus de la ville. Des rassemblements furent repérés un peu partout dans la ville. Des voitures furent caillassées. Des incendies embrasaient, de nouveau, la ville et le mellah. Des snipers, juchés sur les terrasses, tiraient sur la police… Près du marché central, un mokhazni fut tué. Plus loin, on retrouva le corps du journaliste du « Widad », Si Mohammed Mahaji, poignardé et égorgé. Son assassin Ahmed Tijani, un restaurateur de la ville, fut arrêté le 26 octobre avec trois de ses complices. Près de l’hôpital, la police dut user de ses armes pour disperser un groupe de manifestants. Là encore, des maisons furent saccagées et incendiées. 450 émeutiers furent arrêtés et parqués dans un magasin du port, transformé, en la circonstance, en prison. Les rapports de la police affirmèrent que beaucoup d’entre eux étaient originaires de Casablanca ! Les autorités françaises firent appel à des commandos de parachutistes pour rétablir le calme. Le couvre-feu fut, à nouveau, décrété à 20h…

La nuit fut longue pour la population mazaganaise !

Le lundi 22 Août. On fit le bilan et on compta les morts

La population de la ville se réveilla choquée, meurtrie et abasourdie. Il fallait faire un bilan de ces journées tragiques. Un grand titre barra la une du journal, le plus populaire de l’époque, La Vigie marocaine : « Emeutes sanglantes hier à Mazagan » : « Incendies, pillages systématiques des maisons européennes et israélites, pièges tendus aux sapeurs-pompiers, tireurs embusqués sur des toits, Mazagan a vécu hier sa seconde journée d’émeutes »… Jamais, cette si gentille ville ne s’était trouvée sous les projecteurs de l’actualité. Jamais les habitants, français du Plateau, juifs du mellah et marocains de la médina n’avaient imaginé défrayer ainsi la chronique à l’instar des grandes métropoles du royaume.

Le bilan était lourd. Sept morts, dont cinq manifestants, une dizaine de blessés, près d’une cinquantaine de maisons incendiées et de très nombreuses boutiques saccagées. Certaines familles, notamment juives, affirmèrent avoir tout perdu.

Mais la vie devait reprendre son cours. Beaucoup de Juifs, qui avaient fui leur quartier, regagnèrent, traumatisés, leurs domiciles. D’autres avaient pris leurs dispositions pour quitter leur terre natale. Ils émigrèrent en Israël. Une délégation de notables musulmans de Mazagan demanda à être reçue par le contrôleur civil, chef du territoire des Doukkala, M.Mirande, pour exprimer leur indignation après ces événements. Ils adressèrent aussi un télégramme au Résident général de France au Maroc, le général Boyer de la Tour, dans lequel ils « expriment leur tristesse et leurs regrets des actes d’innommable sauvagerie contraires à toutes les lois morales et divines commis les 20 et 21 Aout dernier à Mazagan ». Beaucoup de Marocains, au plus fort des émeutes, avaient protégé leurs voisins, juifs ou européens, contre des insurgés. Des « Justes », à leur façon.

Désormais, il fallait, pour la population, vivant à Mazagan, intégrer le mot « indépendance » dans son vocabulaire. Certains étrangers s’en accommodèrent. D’autres eurent du mal à le faire et quittèrent le pays. Cependant, beaucoup de ceux qui l’avaient quittée, quelle que soit leur confession, ne l’ont jamais totalement oubliée. Parce que ces journées tragiques ne brisèrent, en aucun cas, les liens fondamentaux qui unissaient les différentes communautés.

Mais, au-delà du caractère dramatique de ces évènements où la rancune ou le ressentiment n’ont plus leur place aujourd’hui, il faut y voir cet indéfectible attachement d’un peuple à son roi…Certains l’ont formulé de façon plus laconique mais superbe : « Touche pas à mon pays ! ».

 

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