El-Jadida :Grand-mère TOUNSI décède et c’est notre Culture qui se meurt

Par: Tarik Boubia  tarik5

Dimanche soir, dix heures ont sonné, il fait froid dans la rue de Tunis. Ma femme reçoit un téléphone de son oncle :

– La mère TOUNSI est très malade, toute la famille est là…

Au moment où j’ai entendu l’appel, ma mémoire s’est déclenchée, et je revis l’instant d’un recul, le film de plusieurs personnalités de la ville qui ont quitté notre monde pour rejoindre la dernière demeure, le logis eternel. J’ai remémoré ces hommes et ces femmes, partis à jamais, à l’âge de la sagesse, emportant avec eux un pan entier de notre culture ancestrale. Je revois encore le père TOUNSI, le grand-père BENDRISS, BENCHERKI, BELFAKIR, BENTOUILA, EL ALAMI et d’autres. Je remémore avec tristesse et affliction, un 23 juillet 1983, la perte de mon propre père, Hadj Si BOUBIYA Abdelkader, parti sans mot dire, dont la gentillesse et la droiture ne sont plus de ce monde.

Je me souviens.

Tout commence dans le pays d’origine de l’international ABOU CHAROUANE, à LARBAÂ AOUNATE, un petit village à l’intérieur des Doukkalas. Au début du commencement de la petite cité, une poignée d’habitations autour d’une ZAOUIA, une école coranique de l’Islam modéré, l’univers de nos ancêtres, un oasis spirituel, aux dimensions naturelles et humaines. Un hameau à l’écart de la civilisation du stress, un havre de paix, un monde ou il faisait bon vivre. La mère TOUNSI qui décède dans le feu de cette nuit là, est originaire de LAOUNATE, la ville symbole de la piété, de la sagesse et des valeurs séculaires du Maroc profond. Elle fait partie de cette génération de nos parents et nos grands-parents, dont la grande majorité a quitté le pays d’origine pour s’installer en ville, scolariser les enfants, y construire une demeure et y vivre en paix avec le reste de la famille.

Je me souviens.

De ces veillées religieuses, réunissant quelques « TOLBA » à l’occasion d’une naissance ou l’arrivée d’un HAJ d’un voyage à la Mecque, ces cérémonies familiales autour d’un thé à la menthe, aussi sucré que le miel, préparé dans une « SINIA » en vrai métal argenté.

Je revis avec une amère nostalgie ces plats succulents, ces couscous mémorables, aux sept légumes ou « BITFAYA », ces « LHAM BELBARKOUK », ayant mijoté des heures durant, dans de gigantesques marmites, au feu de charbon de bois (FAKHER), dans les « MJAMER » ou en plein air. J’imagine encore la Maîtresse de la grande maison, donner ses directives à l’équipe des cuisinières, sans oublier d’inviter les grands et les petits, les proches et les lointains, toute la famille au grand complet. Et, avisez-vous, de prononcer un mot déplacé, une phrase de trop ou une quelconque remarque désobligeante car, le temps est à la fête, à la célébration, à la vie dans toute sa splendeur. Dans le salon meublé en « MOBRA » de la grande maison, la maîtresse de maison est vêtue d’un Kaftan en soie, aux multiples couleurs, chatoyantes, plaisir des yeux et du regard, l’innocence était de son monde, authentique et vrai. Elle parlait peu et disait beaucoup. La Mamma marocaine, nos mères et nos grand’mères, ne connaissaient ni intrigue ni artifice, ni mensonge ni traitrise. La famille entière venait leur demander conseil en toute circonstance, heureuse ou malheureuse. Elle vous reçoit avec un grand sourire, vous met à l’aise dans le respect et la considération. Installez vous dans le grand salon, la table se dresse au fur et à mesure, une table circulaire ou sont dressés une dizaine de grands plats « TAOUSS » garnis de cornes de gazelles, de « BRIWATES » aux amantes et au miel, de « FAKASS » ou de « GHRYBA ». Quand le Patriarche est là (expression chère à l’écrivain Driss CHRAIBI « RAHIMAHO ALLAH »), il vous invite à déguster les mets délicieux dans une atmosphère ou règne la confiance et la parfaite hospitalité.

Difficile d’oublier ces hommes et ces femmes qui font la fierté de notre culture ancestrale.

Que reste -t-il de nos traditions séculaires et de nos « RIAD », parlons-en des « RIAD » ? Ces maisons ancestrales sont aujourd’hui habités par les démons et les touristes les plus huppés, une meute d’étrangers venue retrouver un « bouquet de plaisirs », une culture considérée un siècle auparavant par leurs propres ascendants, comme une terre moyenâgeuse habitée par des sauvages et des indigènes incultes, et que la colonisation s’empressait de civiliser, de remettre au niveau du monde dit civilisé…

Notre enfance, notre trésor, le Maroc de la mère TOUNSI , de nos pères et nos grand-pères, parti à jamais, dans le feu du quotidien ravageur, du stress permanent, et des tourments de la vie moderne, héritages de la civilisation du colon d’hier, et du maître du Monde d’aujourd’hui…

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