El-Jadida-Azemmour : Hommage à Zoubida Rih.

Beaucoup de Jdidis n’ont peut être jamais entendu parler de Zoubida Rih.

Zoubida est une jdidia Bent Leblad qui a ressuscité la broderie « Tarz Roumi » de ses oubliettes.

Elle est née, un beau jour de printemps de 1926 à la Place Moulay Lhassan d’El Jadida et  s’est éteinte en 2005 à Azemmour.

Sa scolarité avait commencé dans une école dédiée « aux indigènes », du temps du protectorat français et dont la gestion fut confiée aux nonnes.

Elle fut une des élèves les plus douées de sa classe et aussi une artiste accomplie.

Dès son jeune âge, ses talents artistiques en couture et ses dessins réalistes,  fascinaient tout son entourage.  Mais un beau jour,  sa maîtresse  la saisit par le cou et la conduisit chez la directrice de l’école. La raison ? Zoubida qui avait l’habitude d’entretenir ses camarades de classe par des dessins comiques, fut surprise alors qu’elle dessinait un moine en train d’uriner.

« Oh seigneur, Sacrilège ! » s’écria la nonne.

Ce dessin innocent d’une petite fillette, jugé blasphématoire,  réveilla, chez les nonnes, un fort désir refoulé de longue date.

Du coup, Zoubida Rih s’est retrouvée exclue de son école et sans aucune possibilité de pouvoir faire, un appel.

Les dessins de nudité de Picasso, de Gauguin, quoique naïfs, sont fièrement exposés et jalousement préservés dans des musées, mais celui de Zoubida, quoique réaliste, lui coûta l’expulsion de son école.

L’art dans ces sacrées écoles quand il ne glorifie pas la trinité, n’a aucun droit d’exister.

Heureusement que dans le voisinage, se trouvait une autre religieuse, du nom de mademoiselle Pathé. Elle avait ouvert dans le quartier une école de couture et de broderie pour venir en aide aux fillettes qui n’avaient pas eu la chance d’être scolariser.

Zoubida intégra l’école et parvint, très vite à focaliser l’attention de sa nouvelle directrice.

Elle excella dans sa nouvelle scolarité au point d’en devenir l’adjointe et même l’inspiratrice de sa directrice.

Fascinée par la collection des petits prototypes de broderie en possession de Mademoiselle Pathé, elle s’était mise à les reproduire tous. Le seul qu’elle avait beaucoup aimé, et aussi, le seul qui lui avait pris beaucoup de temps à comprendre et à en maîtriser les techniques, fut celui qu’elle a  appelé, depuis toujours et jusqu’à sa mort, Tarz Sbaâ : la fameuse broderie du lion, connue communément sous l’appellation de « Tarz Azemmouri. »

Et alors que la Seconde Guerre mondiale battait son plein, Zoubida  continua à reproduire divers prototypes de broderie appelés à l’époque « Tarz Roumi » et dont la plupart  n’avaient pas été reproduits depuis des siècles.

Pour les marocains, le mot Roumi fait référence soit aux chrétiens européens, soit aux Roums Byzantins (voire Turcs).

De tous les vieux échantillons ( Rachmate) qu’elle a explorés et qu’elle a reproduis, le seul style qui l’a le plus  fasciné, fut celui du lion et aussi du taos, de la fontaine où s’abreuvent les oiseaux, etc.

Ces broderies ont en commun une technique  bien distincte et bien élaborée que tout le reste de la broderie du « Tarz Roumi. »

Avec l’arrivée de Madame Ammor, comme nouvelle directrice, en remplacement de mademoiselle Pathé, l’école avait gagné une réputation incontestable et Zoubida continuait avec une grande fascination d’explorer, de produire et de reproduire ses prototypes dans l’anonymat absolu.

Ce n’est que lors de la visite du Maréchal Silvestre Juin à El Jadida en  1941, que le talent de Zoubida fut reconnu au grand jour.

 En effet, avant cette fameuse visite,  madame Ammor lui demanda  de broder une nappe du lion, que l’école voulait offrir au maréchalJuin, encore général a l’époque.

Zoubida passa des jours et des nuits entières à broder cette nappe, qu’elle n’a pu finir que quelques heures avant cette fameuse visite.

Quand le général  reçut la nappe, lui et son entourage étaient fascinés et ébahis de voir, sous leurs yeux, une nappe qui n’existait plus  que dans les Musées.

En 1947 Zoubida quitta sa belle ville natale et « s’exilât » à Azemmour où elle a ouvert une école de broderie et de couture.

Cette initiative émanant d’une jeune Jdidia et soutenue par la SCIM (société de confection industrielle d’El Jadida), n’était pas facile.

 Les Azemmouriates fières de leur riche passé, la regardaient avec un œil   méprisant, tout en l’appelant «Bent Lbraija ».

La première vague des femmes qui ont joint l’école, étaient presque toutes des Azemmouriates de confession juive.

Quelques mois plu tard, l’école était pleine à craquer. Juives et Musulmanes,  apprenaient ensemble et sous le même toit : une maison (en guise d’atelier)  située à derb Lmakhzen dans l’ancienne médina d’Azemmour.

Du coup, « Bent Lbraija » qui était rejetée par les Azemmouriates est devenue Lamaâlma Zoubida, respectée par petites et grandes.

Vers la fin des années cinquante, monsieur André Diaz, venait à notre maison chaque mercredi pour payer et collecter les nappes des brodeuses, tout en  comblant, petites et grandes, de bonbons et de chocolats, qu’on trouvait  plus délicieux que les « bonbons de la montre » qui existaient  en abondance, à l’époque, chez tous les épiciers du coin.

Mes sœurs et moi (Abdellatif Kouay) attendaient chaque mercredi avec impatience pour savourer ces délices.

Plus tard, le destin et la générosité du gouvernement Suédois m’ont permis de faire des études d’architecture à l’université de Massachusetts.

Parmi les cours d’histoire d’art et d’architecture donnés par l’université de Massachusetts, j’ai choisi un cours intitulé (history of Islamic Art and Architecture), enseigné par le professeur Walter Denny qui est aussi senior consultant auprès du Department of Islamic Art at the Metropolitan Museum of Art, New York.

À la fin d’une scéance qui avait trait aux tapisseries et au textile Turque, monsieur Denny projeta une diapo de la fameuse broderie du Lion.

Un diapo  que le professeur Denny  attribua aux Byzantins Roum, et qui a provoqué en moi, un sentiment de fierté, mélé aussi à une déception et même d’une petite colère que j’avais du mal à retenir jusqu’à la fin de la séance.

Étant donné que je suis natif d’Azemmour, je me suis senti dépossédé d’un héritage si cher à tous les Azemmouris, voir à tous les marocains.

Le lendemain, je me suis présenté à son bureau muni d’une nappe du lion brodée par ma mère Zoubida Rih que j’ai jalousement et fièrement conservée depuis ma sortie du Maroc en 1974.

Une fois dans son bureau, monsieur Denny m’a accueilli avec un gentil sourire et m’a demandé la raison de ma visite. Sans dire quoique ce soit, j’ai étalé la nappe devant lui et lui ai dit, que tout ce qu’il avait dit sur l’origine de cette broderie est faux.

Cette même broderie qu’il a sous ses yeux est brodée par ma mère il y a vingt-cinq ou trente ans. Et je me suis empressé d’ajouter, d’autant plus,  que ma mère n’a jamais quitté sa région natale et ignorait, complètement, ou se trouve Byzance et les Byzantins.

Monsieur Denny  éclata d’un fou rire et après  quelques minutes de contemplation sans dire mot, il m’annonça enfin. « Monsieur Kouay, vous m’apprenez quelque chose de très important sur votre mère et sur ses talents, quant à l’origine de cette broderie et de ce style, je suis absolument certain qu’elle est, belle et bien Byzantine et qu’elle a cessé d’exister quand Constantinople est tombée entre  les mains de l’empire Ottoman ».

À mon Arrivée à Azemmour et après les « salam alikoum » et les longues rafales de bises que ma mère m’a données, je lui ai demandé les origines et le nom de l’enseignante la (maâlma) qui lui a appris à  faire ses broderies.   Sa réponse était aussi étonnante que celle du professeur Walter Denny.

« La awlidi laâziz, had Tarz machi dialna, nssara lijabouh. Hna kan âandna ghir Tarz lghourza, lkaftan et la mdamma. Ana lirfedt rachma ».

« Non mon cher fils, avant, nous n’avions que la broderie florale, des caftans et des larges ceintures, appelées (Mdammate). Tarz Roumis a été introduit chez nous par les religieux chrétiens et c’est moi qui ai reconstitué et  élargi le première rachma ».

Et c’est ainsi qu’elle s’était mise à me conter l’histoire que j’ai partagé avec vous plus haut.

Son anecdote et l’expertise du professeur Walter Denny m’ont convaincu que la broderie appelée à tort « Tarz Zemmouri » est bel et bien étrangère à Azemmour.

Actuellement, cette broderie et reproduite en abondance à Azemmour et même dans d’autre coins du Maroc et appelée par beaucoup de professionnels, mal informés, « Tarz Zemmouri. »

À la mémoire de Zoubida Rih et à la mémoire des communautés de toutes les confessions religieuses qui ont fait d’El Jadida la charmante et mythique ville qu’elle fût un temps, un centre Artistique  où se cultivait les civilisations.

Qu’ils reposent tous en paix.

De cette charmante ville, œuvre d’art en planification urbaine, et où est né, Driss Chraibi et Abdelkbir Khatibi,… et aussi Zoubida Bent Hmed Rih, n’est maintenant, qu’une ville dépotoir jonchée d’ordures et de détritus où règne l’anarchie absolue avec la participation complice des responsables.

Y a hasra.

Par :Abdellatif Kouay.

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2 Thoughts to “El-Jadida-Azemmour : Hommage à Zoubida Rih.”

  1. Kouay Abdelltif

    Beaucoup, encore par erreur, l’appelle broderie du dragon.
    Il est à noter que le dragon ne faisait pas partie mythologies Arabes et européennes et c’est les Seljuks, des turcs, qui l’ont introduits en Europe et aussi dans le monde arabe après la fameuse bataille de Manzikert sur les byzantins en 1071.
    Pendant les croisades, le dragon symbolisait les musulmans Turcs.
    D’où l’existence de beaucoup de statuts, en Europe, représentant Saint Jean sur son cheval tuant le dragon.

  2. Kouay Andellatif

    Pardon!
    Saint George.

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