Chronique de Mustapha Jmahri : Robert Banessy, descendant des Calvaruso de Mazagan

Robert Banessy, né en 1934 à Mazagan-El Jadida, a mené une belle carrière à la banque en France avant sa retraite. Son grand-père Gaspare Calvaruso, d’origine italienne, a émigré de Tunisie vers le Maroc et a ouvert une ébénisterie à El Jadida près du marché central. A notre demande, Robert Banessy a bien voulu nous raconter la petite histoire de sa famille à El Jadida, d’où ce texte élaboré en commun.

D’origine sicilienne, mon grand père Gaspare Calvaruso est arrivé à Mazagan vers 1925, quittant la Tunisie où il avait créé une entreprise d’ébénisterie depuis quelques années. Ensuite il avait ouvert une ébénisterie sur la rue Georges Clémenceau, devenue avenue Mohammed Rafy. Comme il avait reçu la Médaille d’or des arts et commerce délivrée à Florence en Italie, c’est lui qui réalisa les travaux d’ébénisterie de la poste principale, la salle des fêtes et le tabernacle de l’église Notre-Dame de l’Assomption. Lors de son installation à Mazagan, il avait tissé des liens d’amitié avec tous les Italiens qui vivaient à Mazagan tels Mortéo, Balestrino, Ingarào, Agosta, Innamorati (pharmacien), Malanchini, Pighin, Alessi et Schimone.

Lors d’un voyage en 1976 à El Jadida, j’ai rencontré l’aide de mon grand-père qui s’appelait Sélim. J’ai pu, à ma grande surprise, lui parler, il avait près de 80 ans. Je recherchais alors des traces anciennes et je prenais contact avec l’atelier. Je fus accueilli très aimablement par le propriétaire. Tous se rappelaient de mon grand-père avec beaucoup d’admiration.

Mon grand-père avait un fils grand musicien de la cité. Il s’agit de mon oncle, Antoine Calvaruso. Cet oncle était employé aux Services municipaux de Mazagan. Titulaire d’un brevet d’étude français, travailleur et bien noté, sa vie semblait tracée et ordonnée. Champion d’escrime, il fit briller les couleurs de sa ville. Le président de l’association d’escrime était une personnalité connue, André Carpozen. Quand la Deuxième Guerre mondiale survint, tout s’écroula pour lui. Jeune Italien, n’ayant jamais fait de politique, il connu les camps de concentration et fut écarté de Mazagan et de sa famille.  Après les hostilités, à son retour à la vie normale, son poste ne fut plus disponible. Il subsista malgré tout et, grâce à la musique, jouant de plusieurs instruments, violoniste virtuose, il fit son chemin dans cette voie.

 Son orchestre se composait de six musiciens, dont Herminio Llul, porteur d’une perruque noire très plaquée qui m’impressionnait moi, jeune enfant. Llul était également fossoyeur. Il avait une fille dont le mari, Adolf, tenait une cave à Safi. Il y avait aussi un certain Muller, remplacé ensuite par Fabien. Ce groupe de musiciens jouait dans toutes les salles de Mazagan : Casino de la plage, cinéma Dufour, et sur les terrasses des cafés de la place Brudo. Plus tard à l’hôtel Marhaba aussi. Bien connu de tous les jeunes des années 1950, il fit danser bien du monde. Les bals du casino avaient lieu presque tous les dimanches après-midi et une belle ambiance y régnait. Je n’ai, par contre, jamais entendu ou vu pratiquer de jeux d’argent au casino.

En 1958, mon oncle, Antoine, se retira avec sa femme dans le sud de la France où il repose aujourd’hui.

Quant à mon père, Marcel Banessy, il s’était marié avec ma mère, Clélia Calvaruso, fille de Gaspare, née à Tunis en 1910. Mon père était arrivé à Mazagan en 1930, de la ville d’Oran en Algérie. Il avait trouvé un poste à la Régie des tabacs de Mazagan et était tombé très amoureux de ma future mère. Lors d’un bal au casino fraîchement inauguré où se retrouvait la jeunesse, elle fut invitée à danser par un jeune homme, peut-être un peu trop insistant. Mon père n’apprécia pas, ayant des vues sur cette belle jeune fille et, après une discussion sur la piste de danse, la situation s’envenima et il gifla le cavalier. Mais, celui-ci revint à la charge, et invita à nouveau cette jeune femme qui, désemparée, voulut s’en aller pour mettre fin à cette situation embarrassante. Jaloux comme un tigre, mon père traina alors son concurrent hors du casino et dans la bagarre, le fit passer par-dessus le bord de la passerelle. Il y avait un escalier sur le côté et la hauteur en cet endroit était bien de sept mètres environ. Par chance, la marée était haute et le malheureux fut obligé de nager pour revenir sur la plage toute proche.  Cette navrante histoire fit le tour de la ville et, les parents de ma mère dans le désarroi, découragèrent leur fille de fréquenter ce garçon trop bagarreur.

Il est vraisemblable que mon jeune et fougueux futur père s’amenda, car cette jeune femme devint ma mère. De nos jours, cette situation peut paraître brutale et choquante, mais à cette époque, les hommes réglaient leurs comptes à la force des poings, honte à qui prenait la fuite.

A Mazagan, il y avait aussi ma tante Emma Calvaruso mariée à un Espagnol, originaire de Mogador-Essaouira, Manuel Ratto des Campos. C’est dire qu’avec les enfants, cousins et cousines, nous formions presque une tribu doukkalie. Sept membres de la famille Calvaruso-Ratto sont enterrés toujours au cimetière d’El Jadida.

jmahrim@yahoo.fr

Légende photo : La famille Calvaruso-Banessy à El Jadida dans les années 1930

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