Chronique de Mustapha JMAHRI…Rencontre avec Mohammed Chraïbi ancien adjoint de Paul Pascon à l’Office du Haouz

Ma rencontre à Oualidia le vendredi 14 janvier 2022, avec Mohammed Chraïbi, ancien adjoint de Paul Pascon (1962-1985) à l’Office du Haouz à Marrakech est née grâce à mon livre « Une vie d’engagements à El Jadida » publié en 2019. En effet, dans ce livre biographique consacré au parcours militant du syndicaliste Mokhtar Timour, j’avais évoqué, dans l’une des pages, la mutation disciplinaire de Timour, en 1970, à l’Office du Haouz et sa rencontre avec le directeur de cet établissement Paul Pascon et de son adjoint, à l’époque, l’ingénieur agronome Mohammed Chraïbi. Personnellement n’ayant jamais rencontré ce dernier, j’ignorais son lieu de résidence, alors que son nom ne m’était pas inconnu puisque j’avais, dans ma bibliothèque son ouvrage : « La question agraire au Maroc » coécrit avec Negib Bouderbala et Paul Pascon, lui-même.

Mais Mohammed Chraïbi a toujours gardé un lien fort avec la lecture et c’est ainsi que, sur la base de l’information reçue de son cousin Abdelouahed Chraïbi, de Rabat, Si Mohammed a fait l’acquisition à Marrakech de mon livre (voir supra). Il constata avec satisfaction, en le lisant, qu’un ancien de l’Office, se rappelle encore de lui.

Ce jour-là, accompagné de Mokhtar Timour, nous avons convenu d’un déjeuner chez Mohammed Chraïbi, à Oualidia, où il avait un pied-à-terre. Retrouvailles émouvantes, tant attendues entre les deux anciens du Haouz, surtout après 52 ans de leur première rencontre professionnelle en 1970.

Mohammed Chraïbi ayant fait son cursus d’ingénieur agronome au Maroc et en France, acheva ses études en génie rural en 1969. Pour son premier poste, il fut nommé adjoint de Paul Pascon à l’Office du Haouz. Car ce dernier étant sociologue, il lui fallait un cadre compétent pour l’épauler dans les questions techniques. Trois mois plus tard Pascon fut nommé à la tête de l’Office du Gharb et Chraïbi assura son intérim jusqu’à son retour à l’Office du Haouz en octobre 1970. Par la suite Paul Pascon fut muté comme enseignant, à l’Institut agronomique (IAV) à Rabat et Mohammed Chraïbi fut affecté au ministère de l’Agriculture mais, après plusieurs tentatives infructueuses, de rejoindre l’Institut agronomique, dirigé alors par Abdellah Bekkali, pour continuer ses recherches avec Paul Pascon et d’autres enseignants, il démissionna de ce ministère, au bout de cinq ans, pour travailler dans une filiale de l’OCP à Casablanca.

Quelques mois plus tard, il quitta son nouvel emploi pour s’établir à son compte tout en continuant à œuvrer pour le développement des infrastructures rurales du Pays. Ce qu’il fit pendant plusieurs années au sein de sa société de travaux SERB (Sté d’Equipement Rural et de Bâtiment). Parmi ses réalisations figurent la construction, clés en main, de l’unique usine de traitement du thé pour le compte de l’Office du Loukos, ainsi que de nombreuses adductions d’eau potable et d’ouvrages d’irrigation.

A la fin de 1983, le Maroc fit face à une crise aigue et se lança dans un programme d’ajustement structurel (PAS). Des sociétés, comme la sienne, se trouvèrent alors confrontées à des difficultés de trésorerie du fait du retard dans les paiements par les différents établissements publics pour lesquels il travaillait. Mohammed Chraïbi n’eut pas le choix : il liquida sa société et créa un bureau d’études à Rabat EQUITER (Equipement du Territoire) qui compte à son actif de nombreux projets de barrages collinaires pour le compte de la Direction de l’hydraulique, des études de faisabilité et des projets d’irrigation pour de nombreux Offices de mise en valeur agricole. Il regrette d’avoir dû quitter ce bureau d’études suite à un conflit avec les ingénieurs et techniciens qui y travaillaient. Par la suite, il exerça quelques années comme consultant pour la FIDA, la FAO et d’autres agences de l’ONU. C’est ainsi qu’il réalisa plusieurs missions en Afrique et même en Europe notamment à Rome où il collabora avec son ancien ami le sociologue Grigori Lazarev. Ensemble, ils menèrent quelques études et missions en Afrique, notamment à Djibouti.

Mohammed Chraïbi qui a beaucoup côtoyé Paul Pascon et Grigori Lazarev m’a expliqué que sa collaboration avec ces deux sociologues de terrain lui fut très bénéfique par l’ouverture sur les sciences sociales.

Revenant sur les années 1980, Chraïbi pense que les mesures imposées au Maroc par les programmes d’ajustement structurel, marquent le début du transfert de certaines missions de l’Etat dans le domaine agricole comme dans d’autres domaines, tels l’enseignement et la santé, au secteur privé marocain. La baisse de la qualité de l’enseignement public, par exemple, en fut l’une des conséquences.

Mais c’est en 1985, qu’il perdit son ami Paul Pascon et son collègue Ahmed Arif dans un accident de voiture en Mauritanie.  Peu de temps après, lors d’une de ses missions dans ce pays, Mohammed Chraïbi se rendit sur les lieux de l’accident. Il constata de visu, que c’était une route souvent envahie par les dunes de sable en perpétuel mouvement, et donc très dangereuse pour la circulation automobile.

En 1994, Mohammed Chraïbi s’installa à Marrakech où P. Pascon lui avait cédé une parcelle de terrain mitoyenne de celle où il avait fait construire une maison pour ses vieux jours qu’il n’occupa malheureusement jamais. Après le décès de Pascon, Mohammed Chraïbi et son épouse gardèrent une relation étroite avec sa veuve Janine. Ils se retrouvaient souvent à Marrakech pour de longues randonnées en montagne, à Rome et chez Janine, à Rabat, pour parler du défunt, dont elle gardait précieusement les archives ainsi que des différents objets qu’il avait amassés lors de ses voyages au Maroc et en Afrique. Janine décéda à son tour, il y a quelques années, après un court séjour dans un centre pour personnes âgées de Rabat où madame Chraïbi a pu la voir une dernière fois, deux jours avant son décès. Mohammed Chraïbi ajoute : « Quatre personnes étaient présentes à sa mise en bière à la morgue, dont moi-même et mon épouse. Janine n’ayant pas laissé d’héritiers connus (les deux enfants Pascon, Gilles et Nadine sont morts en 1975 dans le sud marocain, dans des circonstances non élucidées), son appartement et son précieux contenu sont tombés en déshérence. Les archives de Paul avaient été transférées à l’Institut agronomique du vivant de Janine. Quant à ses livres et sa collection d’objets préhistoriques et ethnographiques, j’ai constaté qu’ils n’y étaient plus lors d’une visite à l’appartement du défunt ».

Après déjeuner, nous quittâmes Si Mohammed Chraïbi qui, aujourd’hui octogénaire, travaille à l’écriture de ses mémoires (destinés à sa famille), recueil de souvenirs et de réflexions qu’il espère que ses descendants pourraient prendre plaisir à lire et y trouver de l’inspiration.

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